Livre I — Les Signes · Chapitre 21

L’étiquette

Une provenance n’était pas une révélation. C’était une chaîne de petits passages, dont chacun devait pouvoir tenir sans le suivant.

Le lendemain, le livre brun était posé dans une pochette transparente.

Élias avait résisté à l’envie de nettoyer la couverture.

Le geste aurait été satisfaisant.

Il aurait aussi pu effacer exactement ce qu’ils cherchaient.

Nora arriva avec un ordinateur et une règle.

— Aujourd’hui, dit-elle, on ne demande pas ce que le livre signifie.

— Je sens que la journée va être longue.

— On demande seulement par où il est passé.

Élias sortit la pochette.

Sur la page de garde, le tampon violet restait incomplet :

… DU PASSAGE

Puis :

Nancy

À l’intérieur de la couverture, la petite étiquette déchirée montrait encore :

LIBR…

et quelques fragments d’adresse.

Ils commencèrent par recopier chaque élément visible, sans compléter les lettres manquantes.

Nora dessina même les espaces.

— Tu sais qu’on pourrait juste agrandir la photo ?

— Oui. Et je veux quand même une transcription où les trous restent des trous.

Élias écrivit :

Tampon : [illisible] DU PASSAGE / Nancy.

Étiquette : LIBR[illisible] / [illisible] rue des [illisible].

Nombre au crayon : 22.

Rien d’autre.

Une provenance n’était pas une révélation. C’était une chaîne de petits passages, dont chacun devait pouvoir tenir sans le suivant.

Ils commencèrent par les papiers de Madeleine.

Dans la chemise ORIGINES / À VÉRIFIER, plusieurs photocopies de pages de titre portaient des annotations de source.

Certaines indiquaient une bibliothèque.

D’autres un donateur.

D’autres simplement :

achat occasion

ou

origine inconnue.

Sur une feuille, Gabriel avait peut-être écrit — ou quelqu’un du même groupe — trois catégories :

marque matérielle

hypothèse de source

confirmation indépendante

Élias sourit.

— C’est presque insultant de simplicité.

— C’est généralement le cas des méthodes utiles.

Ils appliquèrent la grille au livre brun.

Marque matérielle : tampon violet, étiquette commerciale probable, nombre 22.

Hypothèse de source : librairie ou fonds portant « du Passage » à Nancy.

Confirmation indépendante : aucune.

À 9 h 18, Madeleine leur envoya une photo d’un ancien classeur qu’elle avait retrouvé.

Sur la tranche :

FONDS B — ENTRÉES

Élias se redressa.

— Fonds B.

— Oui, dit Nora. Pas encore notre fonds B.

Le classeur contenait des listes de livres entrés dans les collections de l’association au début des années 2000.

Madeleine photographia trois pages.

Les lignes comportaient une date, un titre abrégé, une provenance et un numéro interne.

Sur la troisième page, plusieurs entrées portaient la mention :

Passage — lot B

Élias sentit son attention se verrouiller sur les mots.

— Là.

Nora ne répondit pas tout de suite.

Elle agrandit la photographie.

À côté de plusieurs titres figurait un nombre manuscrit compris entre 14 et 31.

— Et ça ? demanda-t-elle.

— Peut-être les numéros écrits dans les livres.

— Peut-être.

Ils demandèrent à Madeleine si elle se souvenait du système.

Sa réponse arriva quelques minutes plus tard.

Pas précisément. Je crois qu’on numérotait parfois les ouvrages à l’intérieur d’un lot avant de les répartir. Le numéro n’était pas une cote définitive.

Élias regarda le 22 du livre brun.

Pour la première fois, une explication matérielle simple apparaissait.

Pas une salle.

Pas 22:22.

Peut-être seulement le vingt-deuxième ouvrage d’un lot.

— C’est presque décevant, dit-il.

— Très bon signe.

— Tu fais exprès ?

— Oui.

Ils cherchèrent alors si le titre du livre brun figurait dans les pages photographiées.

Non.

Trois pages ne suffisaient pas.

Madeleine proposa de retourner au local où les archives restantes avaient été déposées.

À 10 h 07, ils se retrouvèrent devant une pièce au premier étage d’un ancien bâtiment associatif.

Sur la porte :

22

Élias s’immobilisa.

Madeleine suivit son regard.

— Ah.

Nora observa le panneau.

— Qu’est-ce que cette salle ?

— Une salle de rangement. Elle a changé de numéro quand le bâtiment a été réorganisé, mais à l’époque c’était déjà la 22.

Élias prit une photo.

Cette fois, le nombre n’était ni mystérieux ni caché.

C’était un numéro de porte.

Il pensa à la photographie de Gabriel devant Salle 22.

— Donc ça, au moins, on peut relier.

Nora acquiesça.

— La photo et cette porte, oui, si Madeleine confirme que c’est le même local.

Madeleine confirma.

Ils avaient enfin un lien propre.

Gabriel avait travaillé dans cette pièce.

Le mot fonds B utilisé au dos de la photo correspondait bien à une catégorie d’archives conservée ici.

Ils ouvrirent le classeur FONDS B — ENTRÉES.

Les pages continuaient.

À la sixième, Élias retrouva le titre du livre brun.

Même auteur.

Même édition abrégée.

Même année.

La colonne provenance indiquait :

Librairie du Passage — lot B

La dernière colonne :

22

Élias resta silencieux.

Nora posa son doigt sous la ligne.

— Là, on a une chaîne.

Ils la formulèrent ensemble.

Le livre brun avait été enregistré dans le fonds B.

Il provenait d’un lot identifié comme Librairie du Passage.

Il portait le numéro interne 22, qui correspondait à la ligne du registre.

La photographie de Gabriel dans la salle 22 attestait qu’il avait travaillé dans le local où ce fonds était manipulé.

Aucune de ces informations ne prouvait que le livre lui avait appartenu personnellement.

Élias ajouta la dernière phrase en majuscules.

PROVENANCE ≠ PROPRIÉTÉ.

Madeleine sourit.

— Voilà. C’est exactement pour ça qu’on notait les sources.

— Vous vous souvenez de la Librairie du Passage ? demanda Élias.

— Maintenant que je lis le nom complet, oui. Un lot récupéré lors d’une fermeture ou d’un débarras. Mais je ne me souviens plus des circonstances précises.

Nora demanda :

— Vous en aviez le souvenir avant de lire le registre ?

Madeleine secoua la tête.

— Non. Là, c’est le registre qui me le rend familier.

Élias nota la nuance.

Même avec une archive devant soi, la mémoire pouvait arriver après la preuve et donner l’impression trompeuse qu’elle l’avait précédée.

Ils continuèrent le registre.

La plupart des lignes étaient banales.

Livres de poche.

Essais.

Catalogues.

Dictionnaires.

Aucun mot « Calystris ».

Aucun symbole identique au carnet.

Aucune mention de tarot.

Élias écrivit les absences.

Puis une ligne attira son attention.

Pas à cause du titre.

À cause d’une annotation dans la marge :

G.M. — vérifier provenance avant classement

— G.M., dit-il.

— Compatible avec Gabriel Morel, répondit Nora.

— Pas preuve.

— Exactement.

Madeleine regarda la ligne.

— Ça pourrait être lui. Il faisait souvent ce genre de vérification.

Ils photographièrent la page.

Élias eut envie de pousser plus loin.

De chercher si le même stylo apparaissait dans le carnet.

De comparer les lettres.

De transformer une annotation de registre en pont direct vers tout le reste.

Il s’arrêta.

Le chapitre précédent lui avait appris qu’une ressemblance graphique n’était pas une identité.

Celui-ci lui apprenait autre chose : même une provenance bien établie ne devait pas porter plus de poids qu’elle n’en avait.

À midi, ils avaient résolu la question la plus simple.

Le 22 dans le livre n’était probablement pas un message.

Il correspondait à son numéro dans le lot B.

La Salle 22 était un vrai lieu où Gabriel avait travaillé.

Deux occurrences du même nombre.

Deux fonctions différentes.

Élias écrivit :

Le même nombre peut revenir sans être le même événement.

Nora lut.

— Garde ça pour demain.

— Pourquoi ?

— Parce que tu vas quand même penser au 22 toute la journée.

Elle avait raison.

À 13 h 22, son téléphone afficha l’heure.

Élias la vit.

Il eut un mouvement presque comique.

Puis il éclata de rire.

— Quoi ? demanda Madeleine.

Il montra l’écran.

13:22.

— Voilà. Maintenant mon cerveau va me servir le nombre partout.

Nora rangea le classeur.

— Parfait.

— Parfait ?

— Oui. On vient peut-être de trouver notre prochaine expérience.

Élias regarda l’écran une seconde fois.

Le nombre n’avait rien fait.

Il était là.

C’était son attention qui avait changé.