Livre I — Les Signes · Chapitre 23

Le test de Nora

Ce n’était pas le monde qui s’était rempli de fourgons blancs. C’était son attention qui venait d’apprendre à leur ouvrir la porte.

Nora arriva avec trois enveloppes blanches.

— On joue ? demanda Élias.

— Non. On préenregistre.

Elle posa les enveloppes sur la table.

Sur la première : A.

Sur la deuxième : B.

Sur la troisième : C.

— Tu vas choisir un motif ?

— Je l’ai déjà choisi. Et deux contrôles.

Élias sourit.

— Tu prends beaucoup trop de plaisir à ça.

— Parce que tu es un excellent sujet expérimental.

Avant d’ouvrir quoi que ce soit, ils définissent les règles.

Une marche de quarante-cinq minutes dans le même quartier.

Pas de détour volontaire.

Pas de recherche sur téléphone.

Chaque occurrence visible du motif cible serait notée.

Même chose pour deux motifs de contrôle, connus seulement de Nora pendant la première partie.

Élias écrivit l’heure de départ.

Puis Nora lui tendit l’enveloppe A.

À l’intérieur :

FOURGON BLANC

— Sérieusement ?

— À partir de maintenant, tu risques d’en voir partout.

— Il y en a réellement partout.

— Parfait. Tu viens déjà de commencer.

Ils sortirent.

Le premier fourgon blanc apparut au bout de la rue.

Élias leva la main.

— Un.

Nora nota.

Deux minutes plus tard : un véhicule de livraison blanc.

— Deux.

Puis un utilitaire garé devant une boulangerie.

— Trois.

Au bout de dix minutes, Élias avait l’impression que Nora avait choisi le motif le plus évident du monde.

— Tu triches. C’est objectivement fréquent.

— Peut-être.

— J’en ai déjà six.

— Combien de B ?

— Je ne sais pas ce qu’est B.

— Exactement.

À la moitié du trajet, ils s’arrêtèrent sur un banc.

Nora ouvrit l’enveloppe B.

SAC À DOS NOIR

Élias regarda autour de lui.

Une femme traversait la place avec un sac à dos noir.

— Tu te moques de moi.

— Maintenant tu le vois.

Il se retourna.

Un étudiant en portait un autre.

Puis un cycliste.

Trois en moins d’une minute.

Élias éclata de rire.

— C’est absurde.

— Ils étaient probablement déjà là avant que tu connaisses B.

— Probablement ?

— On a des photos de la première moitié du trajet. On vérifiera.

Ils poursuivirent.

Fourgons blancs : onze.

Sacs à dos noirs : neuf depuis l’ouverture de B.

Enfin Nora ouvrit C.

ENSEIGNE BLEUE

Élias leva les yeux.

Pharmacie.

Banque.

Panneau de stationnement.

Devanture d’agence.

— Je déteste cette expérience.

— C’est bon signe.

— Encore une fois.

Nora sourit.

Au retour, ils visionnèrent les photographies prises au début du trajet.

Avant qu’Élias connaisse le motif B, plusieurs sacs à dos noirs apparaissaient déjà dans le cadre.

Il ne les avait pas remarqués.

Même chose pour les enseignes bleues.

— Donc le monde n’a pas changé quand tu as ouvert l’enveloppe, dit-il.

— Voilà.

Ils comptèrent tout à partir des photos et notes disponibles.

Le résultat n’avait rien de spectaculaire.

Les trois catégories étaient assez fréquentes dans le quartier.

La différence la plus forte concernait surtout la mémoire d’Élias.

Il se rappelait précisément presque chaque fourgon blanc.

Beaucoup moins les sacs et enseignes vus avant qu’ils deviennent des cibles conscientes.

Il écrivit :

Saillance nouvelle → détection plus facile → impression de multiplication.

Nora compléta :

Et chaque nouvelle occurrence confirme l’idée qu’on en voit “partout”, tandis que les moments sans occurrence laissent peu de souvenir.

Élias relut.

— L’illusion de fréquence.

— Oui. On l’appelle aussi parfois effet Baader-Meinhof, mais le nom ne change pas le mécanisme qui nous intéresse.

Il pensa au 22.

Puis aux heures miroir.

Puis au mot Calystris.

Au début, ce mot n’existait pas dans son monde.

Maintenant, n’importe quelle suite de lettres ressemblante attirait son regard.

Comme si son cerveau avait créé un filtre.

À 14 h 16, ils retournèrent aux archives de la salle 22.

Élias voulait vérifier une photographie floue prise la veille.

Sur une boîte placée très haut, une vieille étiquette portait des lettres délavées.

Il monta sur un petit escabeau.

De loin, il lut :

CALY…

Son cœur accéléra.

— Nora.

Elle leva les yeux.

— Quoi ?

— Là.

Il descendit la boîte avec précaution.

L’étiquette était sale, une partie du papier arrachée.

Les premières lettres semblaient réellement former :

CALY

Élias sentit toute la journée se retourner contre lui.

Une minute plus tôt, ils parlaient d’attention sélective.

Maintenant, quatre lettres ressemblaient au début du seul mot qu’il espérait secrètement trouver.

— On photographie avant de lire davantage, dit Nora.

Ils prirent plusieurs clichés.

Élias voulut nettoyer la surface.

Nora l’arrêta.

— Non. Lumière rasante d’abord.

Avec la lampe du téléphone placée de côté, d’autres traits apparurent.

Après CALY, il y avait peut-être un P.

Ou un T.

Puis une zone arrachée.

— Calystris ? demanda Élias.

— Tu viens de passer quarante-cinq minutes à apprendre pourquoi ton cerveau adore cette réponse.

— Je sais.

Ils copièrent l’étiquette sans compléter.

CALY[?][illisible]

Puis ils ouvrirent la boîte.

À l’intérieur : des documents de fournitures, quelques affiches anciennes et une liasse de fiches utilisées pour des ateliers.

Rien ne portait clairement le mot Calystris.

Sur l’une des fiches, pourtant, trois colonnes familières apparaissaient :

attente

observation

écart

Élias resta silencieux.

Cette fois, l’intérêt ne venait pas du mot à moitié lu sur l’étiquette.

La structure existait réellement sur le document.

— On a deux choses différentes, dit Nora.

— Une étiquette ambiguë.

— Et une fiche qui reprend la méthode.

— Donc il ne faut pas que l’une rende l’autre plus certaine.

— Exactement.

Ils photographièrent la fiche recto verso.

Aucune signature.

Aucune date visible.

Un coin avait été découpé.

Élias se surprit à vouloir revenir à l’étiquette pour lire Calystris coûte que coûte.

Il pensa aux fourgons blancs.

Ce n’était pas le monde qui s’était rempli de fourgons.

C’était son attention qui venait d’apprendre à leur ouvrir la porte.

Il écrivit sous la photographie :

Je m’attends maintenant à lire “Calystris”. Cette attente doit être considérée comme une source d’erreur.

Nora hocha la tête.

— Demain, on essaie de lire l’étiquette sans toi.

— Charmant.

— Je suis sérieuse. On la montre à des gens qui ne connaissent pas le mot Calystris. Sans contexte.

Élias regarda les quatre lettres.

Il savait déjà ce qu’il voyait.

C’était précisément le problème.