Livre I — Les Signes · Chapitre 28

Vingt et une

Ils savaient qu’il manquait cinq cartes. Ils ne savaient pas encore que le nombre le plus utile serait vingt et un.

La première erreur aurait été de chercher celle qui manquait.

Élias le savait parce qu’il avait déjà posé le jeu sur la table dans ce but.

Soixante-treize cartes, en plusieurs paquets irréguliers, occupaient le rectangle de feutre gris que Nora avait apporté. À gauche, la photographie de la fiche J-04. À droite, le carnet noir, fermé.

Au centre, une feuille blanche portait une seule phrase :

compter séparément figures et séries avant remise en ordre

— Tu as recopié la consigne en énorme, dit Nora.

— Mes mauvaises idées ont besoin d’une signalétique adaptée.

— Et ton idée actuelle ?

Élias désigna les cartes.

— Trouver immédiatement laquelle manque.

— Donc ?

— Mauvaise idée.

Nora s’assit.

Ils avaient rapporté de chez Michel Ravel les photographies de J-04, pas la fiche elle-même. L’original était resté dans la boîte bleue, à sa place, entre deux cartes de matériel dont l’existence aurait semblé insignifiante trois jours plus tôt.

La fiche disait qu’en 2004 un jeu illustré — 78 pièces à l’entrée avait été enregistré dans un étui sombre. Elle demandait aussi de conserver son classement interne avant examen.

Le jeu de la caisse en comptait aujourd’hui soixante-treize.

Cinq absences possibles.

Ou cinq cartes retirées.

Ou un mauvais rapprochement entre deux objets qui se ressemblaient assez pour devenir, dans leur tête, un seul objet.

Élias écrivit cette dernière possibilité en haut de la page.

— On commence par quoi ? demanda-t-il.

— Par ce qu’on peut décrire sans connaître le tarot.

Ils photographièrent l’ordre actuel, paquet par paquet.

Élias avait déjà manipulé le jeu au chapitre de sa vie où il ignorait encore qu’un ordre pouvait être une donnée. Il ne prétendait donc pas conserver un état originel. Seulement l’état dans lequel les cartes avaient été retrouvées après ses propres premières manipulations.

Nora lui fit écrire la nuance.

Puis ils commencèrent le tri le plus pauvre possible.

Pas par signification.

Pas par « énergie ».

Par apparence.

Certaines cartes portaient une scène occupant presque toute la surface : personnages, architectures, animaux, objets symboliques. D’autres appartenaient manifestement à quatre familles répétitives, reconnaissables à leurs emblèmes.

Élias forma deux groupes.

— Figures et séries, dit-il.

— Peut-être. Pour l’instant : groupe A et groupe B.

— Tu refuses même les mots de la fiche ?

— Je refuse de faire semblant de savoir exactement ce que son auteur appelait « figures ».

Il nota :

Groupe A : cartes à scène individuelle.

Groupe B : cartes organisées en quatre familles répétitives.

Le premier comptage donna vingt cartes dans le groupe A.

Élias fronça les sourcils.

— Recommence.

Le second donna vingt et une.

— Tu en avais laissé une sous ta manche, dit Nora.

— Excellent début pour une enquête sur les nombres.

Ils recommencèrent une troisième fois.

Vingt et une.

Le groupe B en contenait cinquante-deux.

Vingt et une plus cinquante-deux.

Soixante-treize.

Cette fois, le total tombait juste.

Élias écrivit les deux nombres sans commentaire.

21 / 52

Nora ouvrit son ordinateur.

— Maintenant seulement, on identifie la structure standard.

Un tarot traditionnel complet de type divinatoire comprend habituellement soixante-dix-huit cartes : vingt-deux arcanes majeurs et cinquante-six arcanes mineurs, ces derniers répartis en quatre suites de quatorze cartes.

Élias regarda leurs deux groupes.

— Donc si notre groupe A correspond aux majeurs…

— Il en manque une.

— Et dans les mineurs, quatre.

— Si le jeu est bien construit sur cette structure. Et si aucune carte n’est dans le mauvais groupe.

Il écrivit :

Attendu selon structure 78 : 22 + 56.

Observé : 21 + 52.

Écart : 1 + 4.

Il resta immobile.

La méthode ressemblait presque trop au carnet.

Attendu.

Observé.

Écart.

Trois colonnes revenues par un chemin banal : compter des cartes.

— Ne fais pas cette tête, dit Nora.

— Quelle tête ?

— Celle où une soustraction devient une prophétie.

— Je constate seulement que la structure colle.

— Oui. Et c’est intéressant.

Elle rapprocha la photographie de J-04.

78 pièces à l’entrée.

Si la fiche concernait bien leur jeu, il était complet au moment de son enregistrement en 2004.

Mais cette phrase contenait encore un « si » assez grand pour y garer une voiture.

Élias le nota.

Ils examinèrent ensuite le groupe B.

Quatre familles apparaissaient clairement. Nora les désigna d’abord par leurs emblèmes plutôt que par les noms qu’ils trouvaient en ligne.

Une famille de coupes.

Une de bâtons.

Une d’épées.

Une de deniers.

— Quatorze cartes par famille dans un jeu complet, dit Élias.

— Compte avant de chercher lesquelles.

Il répartit les cinquante-deux cartes.

Treize coupes.

Treize bâtons.

Treize épées.

Treize deniers.

Ils se regardèrent.

— C’est propre, dit Élias.

— Trop propre pour que tu restes calme, visiblement.

— Une carte absente dans chaque suite.

— Oui.

Il nota :

4 × 13 observées au lieu de 4 × 14 attendues.

Cette symétrie changeait le problème.

Cinq cartes ne manquaient pas au hasard dans un paquet indifférencié.

Une manquait parmi les vingt-deux cartes individuelles.

Et exactement une dans chacune des quatre séries.

Cela pouvait être intentionnel.

Cela pouvait aussi être le résultat d’un jeu utilisé, prêté, trié ou recomposé sur plus de vingt ans.

— Si quelqu’un les a retirées exprès, dit Élias, il a choisi une structure.

— Et si plusieurs personnes ont perdu une carte dans chaque famille à des moments différents, notre cerveau adore le résultat.

— Tu trouves vraiment plausible quatre pertes parfaitement réparties ?

— Je n’ai pas dit plausible. J’ai dit possible. On n’a aucune chronologie des disparitions.

Il regarda l’étui sombre.

La bande de papier portant ordre avant lecture était rangée dans une pochette transparente.

— J-04 dit soixante-dix-huit à l’entrée.

— Oui.

— Donc si c’est le même jeu, les cinq cartes ont disparu après 2004.

— Oui.

— Et la répartition une plus quatre pourrait être volontaire.

— Oui.

— Tu pourrais, une fois dans ta vie, ajouter une phrase encourageante après trois « oui ».

Nora réfléchit.

— Ton café est encore chaud.

Ils revinrent au groupe A.

Vingt et une cartes.

Cette fois, ils avaient le droit de les identifier.

Élias les posa en ligne selon leur numérotation visible, sans encore chercher la lacune. Certaines portaient un chiffre romain, d’autres un nom. Le style n’était pas homogène avec les jeux modernes qu’ils trouvaient en référence, mais la famille était reconnaissable.

Le Mat.

Le Bateleur.

La Papesse.

L’Impératrice.

Il s’arrêta.

— On va la voir tout de suite.

— Oui.

— Donc on fait quoi ?

Nora prit une feuille opaque et la posa sur les noms qu’ils n’avaient pas encore lus.

— On documente d’abord la série des numéros présents.

— C’est ridicule.

— Tu peux regarder si tu veux.

Élias ne regarda pas.

Il nota les numéros un par un, laissant les noms pour plus tard.

La séquence avançait.

Zéro.

Un.

Deux.

Trois.

Puis les suivants.

À mesure qu’il écrivait, l’absence devenait mathématiquement inévitable.

Un seul emplacement vide dans une série qui devait en contenir vingt-deux.

Il arriva presque au bout.

Nora posa un doigt sur la feuille.

— Stop.

— Pourquoi ?

— Parce que la question d’aujourd’hui était : combien ? Pas : laquelle ?

Élias la regarda, incrédule.

— Tu proposes qu’on s’arrête à une carte de la réponse ?

— Je propose qu’on respecte enfin une méthode quand elle devient frustrante.

— On connaît déjà presque le numéro.

— Presque n’est pas le numéro.

Il eut envie de déplacer la feuille.

Ce n’était pas une impulsion mystique. C’était pire : de la curiosité parfaitement ordinaire.

Il retira sa main.

— Tu es une personne pénible.

— Et pourtant tu continues de m’appeler.

Ils rangèrent les vingt et une cartes du groupe A dans l’ordre documenté, sans écrire le nom de l’absente.

Pour les quatre séries, ils firent la même chose : treize cartes chacune, aucune recherche encore sur le rang manquant.

Élias résuma la séance.

Faits observés :

— 73 cartes au total.

— 21 cartes du groupe correspondant aux arcanes majeurs.

— 52 cartes réparties en quatre séries de 13.

Structure standard de comparaison :

— 78 cartes : 22 majeurs + 56 mineurs.

Écart compatible :

— 1 majeur absent + 1 carte absente dans chacune des quatre suites.

Puis il ajouta :

Ce comptage ne prouve pas que J-04 décrit ce jeu.

Nora acquiesça.

— Et il ne prouve pas que les cinq cartes ont été retirées ensemble.

Il l’ajouta.

— Ni volontairement.

Il l’ajouta aussi.

La page était moins spectaculaire à mesure qu’elle devenait exacte.

Élias commençait à reconnaître cette sensation.

Avant de remettre le jeu dans son étui, il photographia les quatre paquets de treize et celui de vingt et une.

Cinq absences.

Mais désormais, elles avaient une forme.

Une plus quatre.

Il prit l’étui.

Quelque chose glissa contre le carton.

Élias s’immobilisa.

Nora leva les yeux.

— Quoi ?

Il inclina l’étui une seconde fois.

Un bruit sec, très léger.

Pas celui d’une carte.

Ils avaient déjà vidé l’étui lors du premier examen. Pourtant, entre la doublure sombre et le carton extérieur, une couture s’était ouverte sur deux centimètres.

Élias posa l’étui à plat sans y glisser les doigts.

— On photographie avant, dit-il.

Nora sourit.

— Là, je n’ai même plus besoin de le dire.

Sous la lampe, dans la fente de la doublure, on distinguait seulement un bord de papier clair.

Pas assez pour lire ce qui était dessus.

Élias regarda les vingt et une cartes alignées.

La carte manquante pouvait attendre encore quelques heures.

Pour la première fois, il n’était même plus certain que ce soit elle qui l’intéresse le plus.