Livre I — Les Signes · Chapitre 2
La deuxième fois
Nora ne chercha pas à lui enlever son mystère. Elle fit pire : elle lui expliqua exactement comment son cerveau pouvait le fabriquer.
À 8 h 03, Élias avait déjà regardé l’heure six fois.
Pas volontairement.
C’était précisément ce qui l’agaçait.
Il avait laissé le carnet noir fermé sur la table du salon et s’était promis de ne plus y toucher avant le soir. Une consigne écrite sur une page n’allait tout de même pas organiser sa journée.
À 8 h 17, il consulta son téléphone en attendant que le café coule.
À 8 h 41, en enfilant sa veste.
À 9 h 09, dans l’ascenseur.
Cette dernière heure le fit ralentir.
09:09.
Il fixa l’écran une seconde, puis le verrouilla avec irritation.
— Non.
Ce n’était même pas 22:22.
Il venait seulement de comprendre le problème.
Hier, les heures symétriques faisaient partie du décor. Aujourd’hui, elles étaient devenues une catégorie.
Et dès qu’une catégorie existe, le cerveau trie.
Dans le tram, il résista à l’envie de vérifier l’heure pendant presque vingt minutes. Il en tira une satisfaction disproportionnée, ce qui était une autre manière de reconnaître qu’il y pensait encore.
À 9 h 32, il écrivit à Nora.
Question idiote. Tu sais pourquoi on se met à voir un truc partout dès qu’on y pense ?
Les trois petits points apparurent presque immédiatement.
Parce que le monde entier s’est réorganisé autour de toi cette nuit.
Puis :
Ou parce que ton attention a enfin reçu un filtre. Ça dépend si tu veux une réponse utile ou un podcast de quatre heures.
Élias sourit.
La réponse utile.
Appelle à midi.
Il passa la matinée à observer six utilisateurs essayer de comprendre un nouvel écran de souscription qu’une équipe produit trouvait « parfaitement intuitif ». Quatre d’entre eux ne virent pas le bouton principal.
Le bouton était violet, large, centré et impossible à manquer une fois qu’on savait où il était.
C’était exactement le genre de détail qui aurait amusé Nora.
À 12 h 14, il sortit déjeuner sur un banc à l’ombre et l’appela.
— Alors, demanda-t-elle. Quelle chose vois-tu partout ?
— Les heures miroir.
Silence.
— Tu as rejoint une secte entre hier soir et ce matin ?
— J’ai récupéré une caisse de Gabriel.
— Le grand-oncle ?
— Oui.
Il lui raconta le carton, le carnet, la consigne et 22:22.
Nora l’écouta sans l’interrompre jusqu’à la phrase de la fin.
Demain, tu regarderas de nouveau l’heure.
— Et aujourd’hui, dit-elle, tu regardes l’heure tout le temps.
— Oui.
— Félicitations. Le mort avait raison.
— Merci.
— Mais il n’avait pas besoin d’être mort ni voyant pour avoir raison.
Élias déplia l’emballage de son sandwich.
— Je sais.
— Tu sais, mais tu m’appelles quand même.
Elle marqua une pause.
— Tu regardes ton téléphone combien de fois par jour ?
— Aucune idée.
— Beaucoup. Cent fois ? Deux cents ? Entre l’heure, les notifications, les messages, la météo, le GPS… Maintenant tu as une consigne mentale : repère les chiffres qui se répètent. Donc quand 09:09 apparaît, ton cerveau fait « ah ». À 09:08, rien. À 09:10, rien. À 09:09, récompense.
— Fréquence illusoire.
— Entre autres. Attention sélective. Mémoire sélective. Et surtout, tu comptes les réussites mais pas les échecs.
Élias pensa au carnet.
Compter également les absences.
— C’est justement ce qu’il dit.
— Qui ?
— Le carnet.
Cette fois, Nora ne répondit pas immédiatement.
— Il dit quoi exactement ?
— De noter les occurrences qui ne donnent rien. De ne pas reconstruire après coup ce à quoi on pensait. De tout écrire avant d’interpréter.
— Ah.
Le ton avait changé.
Pas beaucoup. Juste assez.
— Quoi ? demanda Élias.
— Rien. C’est moins idiot que prévu.
— Très belle devise pour un exorcisme.
— Ne te réjouis pas. Une méthode correcte peut servir à étudier une hypothèse absurde.
Elle lui demanda de photographier quelques pages le soir.
— Et ne m’envoie pas seulement celles qui ont l’air mystérieuses. Je veux aussi les pages chiantes.
— Les pages chiantes ?
— Celles qui prouvent que ton cerveau fait le montage. Les lignes sans résultat. Les répétitions qui ne mènent nulle part. Tout ce qu’un bon récit aurait envie de couper.
Ils raccrochèrent.
Élias termina de manger.
Il consulta son téléphone.
12:31.
Rien.
Il nota mentalement le fait que rien ne s’était produit.
Puis il se força à oublier.
Toute l’après-midi, il réussit presque.
À 18 h 06, il rentra chez lui. Le carnet était exactement là où il l’avait laissé.
Il posa ses clés à côté.
Son premier réflexe fut de l’ouvrir.
Son second fut de trouver ce réflexe ridicule.
Il choisit une troisième option : il prit une feuille blanche dans l’imprimante et traça quatre colonnes.
Heure. Lieu. Pensée précédente. Événement suivant.
En haut, il écrivit :
Test — 7 jours.
Si son attention était en train de fabriquer un mystère, il voulait la prendre sur le fait.
Il commença par ce dont il se souvenait avec certitude.
09:09 — ascenseur — retard réunion — rien.
Il hésita.
Puis ajouta :
12:31 — banc — conversation Nora / carnet — rien.
Il regarda sa feuille.
Ce n’était pas très impressionnant.
C’était précisément l’intérêt.
À 19 h 47, Nora lui envoya :
Photos. Toutes. Pas ton best-of paranormal.
Il posa le carnet sous la lampe et commença à photographier les premières pages.
Vingt minutes plus tard, il avait envoyé trente-deux images.
Nora répondit par un pouce levé.
Puis plus rien.
Élias prépara à manger, lança une série qu’il suivit mal et abandonna au bout d’un épisode. Le carnet resta ouvert sur la table, mais il refusa de continuer à le lire.
Il voulait attendre 22:22.
Le simple fait de se l’avouer l’agaça.
À 22 h 17, il mit son téléphone face contre table.
À 22 h 21, il le regarda quand même.
Il éclata de rire tout seul.
— Pathétique.
22:21.
Il posa l’appareil.
Voilà.
La fameuse prédiction du carnet allait échouer d’une minute parce qu’il venait consciemment de la provoquer.
Il se leva pour aller chercher de l’eau.
Dans la cuisine, le micro-ondes affichait une heure fausse depuis une coupure de courant survenue plusieurs semaines auparavant. Élias n’avait jamais pris la peine de la régler.
Il passa devant sans y penser.
Puis revint sur ses pas.
L’écran vert indiquait :
11:11
Élias resta planté devant l’appareil.
La première pensée qui lui vint fut : c’est truqué par l’heure fausse.
La deuxième fut plus honnête : et pourtant je l’ai remarqué.
Il prit son téléphone.
22:23.
Donc ce n’était pas l’heure réelle.
Cela ne rendait la chose ni plus mystérieuse ni moins intéressante. Le micro-ondes affichait 11:11 plusieurs fois par jour selon son décalage. Il avait dû passer devant cette combinaison des dizaines de fois sans la voir.
Aujourd’hui, elle l’avait arrêté net.
Le carnet avait dit qu’il regarderait de nouveau l’heure.
Il n’avait pas précisé laquelle.
Élias retourna dans le salon.
Sur sa feuille, il ajouta :
22:23 réelle / 11:11 micro-ondes — cuisine — je pensais que la prédiction allait échouer — rien ensuite.
Il observa la dernière colonne.
Puis écrivit, en dessous :
Important : le fait que je l’aie remarquée est peut-être le seul événement.
À 22 h 36, Nora l’appela.
— J’ai regardé tes photos.
— Alors ?
— Alors j’ai une bonne nouvelle et une mauvaise.
— La bonne ?
— Ton fantôme prend des notes comme un chercheur junior consciencieux.
— Et la mauvaise ?
— Il y a un mot que je ne reconnais pas.
Élias se redressa.
— Où ?
— Page vingt-sept. Dans la marge. Tu l’as photographié de travers.
Il ouvrit le carnet et compta les pages.
La vingt-septième était couverte d’un tableau presque illisible.
Dans la marge inférieure, une écriture plus fine formait un mot qu’il n’avait pas remarqué la veille.
Il rapprocha la page de la lampe.
Calystris.
— Tu sais ce que ça veut dire ? demanda Nora.
Élias secoua la tête avant de se rappeler qu’elle ne pouvait pas le voir.
— Non.
— Moi non plus.
Pour la première fois depuis l’ouverture de la caisse, ce fut cela qui l’inquiéta vraiment.
Pas l’heure.
Le nom.