Livre I — Les Signes · Chapitre 3

Le nom dans la marge

Le mot était là depuis le début. Ce qui avait changé, ce n’était pas la page. C’était l’attention avec laquelle Élias la regardait.

Nora avait déjà cherché le nom avant même de l’appeler.

Cela ne surprit pas Élias.

Ce qui le surprit fut qu’elle n’ait presque rien trouvé.

— Rien de sérieux, précisa-t-elle.

Il avait mis le téléphone en haut-parleur et posé le carnet ouvert sur la table. Le mot, dans la marge, semblait plus net maintenant qu’il savait qu’il était là.

Calystris.

— Tu veux dire rien du tout ?

— Je veux dire rien qui corresponde à ce qu’on cherche. Des pseudos, des résultats parasites, des chaînes de caractères qui ressemblent. Pas de personne évidente, pas de société connue, pas de fonds d’archives identifié. En tout cas pas à première vue.

— Peut-être que c’est un nom inventé.

— Très probablement.

— Un mot de passe ?

— Très mauvais mot de passe si tu l’écris dans la marge.

Élias passa le doigt à quelques millimètres de l’encre sans toucher le papier.

La graphie était différente de celle des tableaux. Plus fine. Plus inclinée.

— Tu avais remarqué qu’il y a plusieurs écritures ? demanda Nora.

— Pas vraiment.

— Moi non plus au début. Il me faudrait de meilleures photos.

— Je te rappelle que tu te moquais de moi il y a douze heures.

— Je me moque encore de toi. Là, j’aide juste les preuves à survivre à ton enthousiasme.

Élias sourit.

Il regarda l’heure sur son ordinateur.

23:04.

Rien à signaler.

Il l’ajouta quand même à son tableau.

— Tu continues vraiment à noter toutes les heures ? demanda Nora.

— Pas toutes. Seulement celles que je remarque spontanément.

— Donc tu mesures déjà quelque chose de contaminé par le fait que tu sais ce que tu cherches.

— Merci, professeur.

— Je t’en prie. C’est gratuit jusqu’à minuit.

Elle lui demanda de lui envoyer le lendemain des photos prises à plat, avec une lumière uniforme et une règle posée près des pages pour l’échelle.

Puis, avant de raccrocher, elle ajouta :

— Et Élias ?

— Oui ?

— Ne cherche pas encore à savoir ce que « Calystris » veut dire.

— Pourquoi ?

— Parce que si tu ne trouves rien, tu vas rendre le nom encore plus mystérieux. Et si tu trouves quelque chose de vaguement compatible, tu vas vouloir le faire entrer dans l’histoire. Commence par documenter ce que tu as.

Il regarda le carnet.

— C’est exactement ce qu’il dit.

— Voilà qui est vexant.

Elle raccrocha.

Élias resta seul devant la page vingt-sept.

Le silence de l’appartement avait changé de texture.

Pas parce qu’un événement étrange venait de se produire. Rien ne s’était produit.

C’était pire, d’une certaine manière.

Il avait maintenant un problème documentaire.

Un objet réel, devant lui, contenant un mot dont il ignorait la fonction.

Le lendemain matin, il travailla de chez lui.

Entre deux réunions, il installa le carnet près de la fenêtre et photographia les pages demandées par Nora. Il prit aussi des clichés de la couverture, de la reliure et de la première feuille.

À 10 h 18, il s’aperçut qu’il n’avait toujours pas ouvert les lettres.

À 10 h 19, qu’il n’avait pas touché au jeu de cartes.

À 10 h 20, son regard tomba sur l’enveloppe crème.

Après le troisième signe.

Il la prit.

Le papier était épais. Fermé proprement, sans cachet.

Il la tourna entre ses mains.

Premier signe : 22:22 ?

Deuxième signe : 11:11 sur le micro-ondes ?

Et le troisième ? Le nom dans la marge ?

Il posa l’enveloppe.

Non.

Le mot signe était justement le problème.

Si rien ne définissait ce qui comptait comme un signe, tout pouvait en devenir un.

Une heure répétée.

Un appel au bon moment.

Un mot inconnu.

Un pigeon qui se posait sur le rebord de la fenêtre au moment où l’on pensait à son enfance.

Avec une définition assez souple, le monde entier finissait par répondre.

Élias rouvrit le carnet à la première série de tableaux.

Cette fois, au lieu de regarder les heures, il lut les annotations dans les marges.

Beaucoup étaient presque illisibles.

trop large

après coup

écarter

aucune répétition

ne pas compter

Il tourna une page.

Puis une autre.

Au milieu d’un ensemble de notes, une phrase avait été soulignée deux fois :

Une coïncidence ne devient pas un signe parce qu’elle est improbable. Elle devient un signe lorsque nous décidons qu’elle mérite d’être retenue.

Élias relut.

Ce n’était pas une définition mystique.

C’était presque l’inverse.

Le mot synchronicité lui revint en mémoire.

Il en connaissait l’usage courant : deux événements sans lien causal évident qui prennent un sens particulier pour celui qui les vit. On citait souvent Jung dans ce genre de discussions, parfois de façon précise, parfois beaucoup moins.

Mais même sans entrer dans la théorie, le mécanisme psychologique lui semblait évident : certaines coïncidences se détachent parce qu’elles rencontrent une préoccupation déjà active.

Si Clara n’avait plus occupé une partie de ses pensées, son prénom vu sur une affiche dans la rue n’aurait probablement rien provoqué.

Si le carnet n’avait pas parlé d’heures, 09:09 serait resté une heure parmi d’autres.

La coïncidence ne changeait pas forcément.

La personne, oui.

Il continua.

Quelques lignes plus bas :

La première question n’est jamais : que signifie ce signe ?

Puis :

La première question est : à quoi pensais-tu juste avant de le remarquer ?

Élias s’arrêta.

Il regarda son propre tableau, posé à côté du carnet.

Hier soir :

11:11 micro-ondes — je pensais que la prédiction allait échouer.

Avant cela :

09:09 — retard réunion.

Il n’avait rien noté pour 22:22 le premier soir, sinon qu’il ouvrait le carnet.

Mais il se souvenait maintenant de ce qui avait précédé.

Il venait de penser à Gabriel.

Plus précisément : Pourquoi moi ?

Élias prit son stylo.

Il compléta la première ligne.

22:22 — salon — pensée précédente : pourquoi Gabriel m’a laissé cette caisse ?

Il posa le stylo.

Pour la première fois, l’heure lui sembla presque secondaire.

À 11 h 02, Nora lui envoya un message.

J’ai regardé les nouvelles photos. Le mot Calystris apparaît au moins deux fois. Pas seulement page 27.

Élias répondit immédiatement.

Où ?

Une minute plus tard, elle lui envoya une image recadrée.

Page 6.

Dans un coin qu’il avait pris pour une tache d’encre, une signature minuscule apparaissait sous une ligne barrée.

Calystris

Le mot était là depuis le début.

Ce qui avait changé, ce n’était pas la page.

C’était l’attention avec laquelle il la regardait.

Nora appela.

— J’ai une hypothèse très peu spectaculaire.

— Vas-y.

— C’est une signature. Un pseudonyme. Peut-être quelqu’un qui a compilé les notes.

— Ça me va.

— Et j’en ai une deuxième, encore moins spectaculaire.

— J’écoute.

— Ton grand-oncle collectionnait peut-être simplement les bizarreries. Tu as hérité d’un carnet étrange parce qu’il savait que tu étais le genre de type qui essaierait de le démonter méthodiquement.

Élias regarda l’enveloppe.

Après le troisième signe.

— Ça aussi, ça me va.

— Tu as l’air déçu.

— Non.

Il réfléchit.

— En fait, ce qui m’embête, c’est que je ne sais toujours pas ce que le carnet appelle un signe.

Nora eut un petit rire.

— Ça, pour une fois, c’est une bonne question.

Après l’appel, Élias reprit le carnet là où il s’était arrêté.

Il tourna encore trois pages.

Une feuille avait été pliée vers l’intérieur.

Lorsqu’il la déplia, il découvrit un petit tableau numéroté.

Premier : remarqué sans attente.

Deuxième : remarqué après attente.

Troisième : remarqué par quelqu’un qui ignore l’expérience.

Élias resta immobile.

Puis son regard glissa vers l’enveloppe crème.

Le troisième signe, s’il suivait cette définition, ne pouvait pas venir de lui.

Quelqu’un d’autre devait le remarquer.

Quelqu’un qui ne savait pas ce qu’il cherchait.

Son téléphone vibra.

Un message de Nora.

Question : pourquoi tu as photographié trois fois la même petite clé ?

Élias regarda la clé en laiton posée près de la caisse.

Il ne répondit pas tout de suite.

Nora n’avait jamais vu l’enveloppe.

Et elle ignorait totalement qu’un troisième signe était attendu.