Livre I — Les Signes · Chapitre 18
Le jeu incomplet
Pour la première fois depuis l’ouverture de la caisse, Élias avait devant lui un objet symbolique dont il pouvait commencer par faire quelque chose de très simple : l’inventorier.
Le jeu de cartes était resté quinze jours dans la caisse.
Élias l’avait déplacé au moins six fois.
Jamais ouvert.
Il y avait quelque chose de presque comique à constater qu’il avait passé des heures sur des heures miroir, une feuille grise et un fragment de tampon, tout en évitant l’objet qui ressemblait le plus à ce que n’importe qui aurait appelé « ésotérique » au premier regard.
L’étui était en carton brun, sans titre.
Pas de lune dorée.
Pas d’œil.
Pas de promesse d’avenir.
Seulement une boîte trop grande pour son contenu, dont un angle avait été renforcé avec un morceau de ruban adhésif jauni.
À 9 h 04, Élias la posa au centre de la table.
Son téléphone était dans la cuisine.
Volontairement.
Nora arriva avec deux sachets de boulangerie et regarda la boîte.
— Enfin.
— Tu dis ça comme si tu attendais le tirage depuis le début.
— J’attends surtout que tu cesses de contourner l’objet le plus évident de ta caisse.
Élias ouvrit son cahier.
Avant ouverture : jeu ancien ou vieilli, incomplet selon l’impression visuelle. Aucune identification certaine. Ne pas attribuer à Gabriel. Ne pas attribuer à Calystris.
Il hésita puis ajouta :
Attente personnelle : tarot.
Nora hocha la tête.
— Important.
— Parce que ?
— Parce que si la première carte montre un personnage avec un bâton, tu vas immédiatement reconnaître ce que tu attends de reconnaître.
— Et si c’est le roi de trèfle ?
— Je serai déçue pour le marketing.
Élias souleva le couvercle.
L’intérieur avait une odeur de carton sec et de poussière.
Les cartes étaient maintenues par une bande de papier crème, glissée autour du paquet sans colle.
Aucune inscription sur la bande.
Il la retira.
Le dos de la première carte portait un motif géométrique rouge sombre et ivoire, usé sur les bords. Pas de symbole unique. Une répétition de petits losanges et de lignes croisées.
Élias retourna la carte.
Un personnage couronné, assis de profil partiel, tenait un objet qui pouvait être un sceptre.
En bas, un titre en français.
L’EMPEREUR.
En haut : IIII.
Élias expira lentement.
— D’accord.
— Qu’est-ce qu’on sait ? demanda Nora.
— Qu’on a une carte qui s’appelle L’Empereur, numérotée quatre en chiffres romains.
— Très bien.
— Et que c’est un tarot.
— Probablement.
— Nora.
— Tu veux une méthode ou une ambiance ?
Il nota exactement ce qu’ils voyaient.
La carte suivante portait LE PAPE.
Puis une carte de coupe.
Puis une autre avec plusieurs bâtons disposés en motif.
Puis LA ROUE DE FORTUNE.
Le paquet n’était pas classé.
Ils décidèrent de ne pas le remettre en ordre immédiatement.
Chaque carte fut photographiée recto verso dans son ordre de sortie.
Élias créa trois colonnes :
position dans le paquet
éléments lisibles
état matériel
— Pas de signification ? demanda Nora.
— Pas encore.
— Je suis presque fière.
— Tu abuses de ce mot.
Au bout de douze cartes, ils avaient suffisamment d’indices pour chercher sans partir uniquement de l’intuition d’Élias.
Titres français.
Chiffres romains sur plusieurs scènes illustrées.
Des cartes de bâtons, coupes, épées et deniers.
Une imagerie qui ressemblait aux reproductions qu’Élias associait vaguement au tarot de Marseille, mais dont il aurait été incapable de dater le moindre détail.
Nora ouvrit les catalogues de collections publiques.
Ils trouvèrent des jeux français conservés sous l’appellation tarot de Marseille dont les descriptions mentionnaient précisément des légendes en français, des chiffres romains et une structure de soixante-dix-huit cartes.
— Donc c’est bon, dit Élias.
— Non. Donc notre objet est compatible avec cette famille de jeux.
— Tu réussis à rendre même un tarot administrativement prudent.
— C’est mon don.
Une boîte complète de tarot de Marseille est traditionnellement composée de 78 cartes : vingt-deux atouts ou arcanes majeurs, selon le vocabulaire moderne, et cinquante-six cartes réparties dans quatre couleurs. Cela donnait au moins un point de comparaison matériel.
Pas une interprétation.
Un nombre attendu.
Élias regarda leur paquet.
— On compte ?
— On compte.
Ils recommencèrent depuis le début.
Une carte.
Deux.
Trois.
À chaque fois, Élias posait la carte sur une pile unique, sans encore séparer figures et couleurs.
À vingt-deux, rien ne se produisit.
À trente-neuf, il remarqua le nombre puis l’écrivit uniquement parce qu’il l’avait remarqué.
À cinquante-six, Nora leva un sourcil.
— Tu penses à quelque chose ?
— Oui.
— Note-le.
56 : nombre associé aux cartes mineures dans un jeu complet. Aucune conséquence pour l’ordre actuel du paquet.
Ils continuèrent.
Soixante-dix.
Soixante et onze.
Soixante-douze.
Soixante-treize.
Puis le fond de la boîte.
Élias passa un doigt à l’intérieur.
Vide.
Il recompta.
Nora recompta séparément.
73.
Cinq cartes de moins que la structure complète qu’ils venaient de vérifier.
— Donc il est bien incomplet, dit Élias.
— Oui.
Cette fois, le mot n’était plus une impression héritée de la façon dont le paquet flottait dans son étui.
C’était un constat.
Ils ne savaient pas encore quelles cartes manquaient.
Ni si les cinq avaient disparu ensemble.
Ni si le jeu avait jamais été complet lorsqu’il était entré dans les affaires de Gabriel.
Ni même si les soixante-treize cartes appartenaient toutes à la même édition.
Nora en choisit deux au hasard et plaça les dos côte à côte.
À première vue, identiques.
Puis une troisième.
Même motif.
Une quatrième.
Même usure générale, avec des différences normales de bord.
— Compatible avec un seul jeu, dit Élias.
— Oui. Pas preuve absolue, mais on n’a pour l’instant aucun signe évident de mélange.
Il nota.
Le mot signe le fit sourire.
— Quoi ?
— Rien. J’utilise maintenant « signe » pour parler d’un indice matériel et ça paraît presque reposant.
À 10 h 31, le téléphone d’Élias vibra dans la cuisine.
Il l’ignora.
Deux minutes plus tard, nouveau bruit.
Cette fois il regarda Nora.
— Madeleine ?
— Ou une livraison.
— Ou Clara.
— Ou l’administration fiscale.
Élias resta assis.
Le paquet de cartes était devant lui.
Il se surprit à imaginer qu’une réponse de Madeleine au moment précis où il ouvrait le tarot aurait eu une qualité narrative parfaite.
Le bon objet.
Le bon témoin.
Le bon instant.
Il écrivit avant de se lever :
10 h 33 — téléphone entendu pendant l’inventaire. Envie immédiate que le message soit lié à l’enquête.
Le premier signal venait d’une application bancaire.
Le second, de Nora elle-même.
Elle avait envoyé à Élias la photographie d’une carte pendant qu’ils travaillaient, pour vérifier la compression du fichier.
Il revint à la table.
— Mystère résolu.
— C’était moi.
— Je sais.
— Je suis profondément liée à ce tarot.
— Ça expliquerait beaucoup de choses.
Ils reprirent l’inventaire.
Cette fois, Élias regarda les cartes non pour ce qu’elles pouvaient annoncer, mais pour ce qu’elles pouvaient raconter matériellement.
Papier.
Impression.
Usure.
Orthographe.
Numérotation.
Couleurs.
Certaines cartes avaient des taches anciennes.
Deux présentaient une petite pliure au même angle.
Une avait reçu un trait de crayon très léger près du bord inférieur.
Rien qui permette encore de dater le jeu.
Sur LE PAPE, l’encre noire du titre avait bavé à gauche du P.
Sur une carte de deniers, le rouge était légèrement décalé.
Élias photographia les défauts.
— Tu cherches quoi exactement ? demanda Nora.
— Je ne sais pas encore.
— Mauvaise réponse.
Il réfléchit.
— Des éléments qui permettraient de comparer notre jeu à une édition connue sans partir du symbole ou de la signification des cartes.
— Meilleure réponse.
Ils cherchèrent des reproductions de jeux de Marseille conservés dans des collections publiques.
Certains détails ressemblaient.
D’autres non.
Les couleurs variaient.
Les typographies aussi.
Le motif du dos n’était pas suffisant pour identifier une édition précise.
Ils renoncèrent à dater l’objet depuis leur table de cuisine.
Élias écrivit :
Identification provisoire : tarot de type Marseille ou dérivé proche. Édition, fabricant et date inconnus. 73 cartes présentes.
Puis :
Ne pas chercher la “signification” des cinq absences avant de savoir ce qui manque.
Nora posa son stylo.
— Celle-là, encadre-la.
— Pourquoi ?
— Parce que je te connais.
Il encadra.
À 11 h 18, ils commencèrent seulement à créer des groupes grossiers.
D’un côté, les cartes à scènes nommées et numérotées.
De l’autre, les cartes de couleurs.
Ils ne cherchèrent pas encore à remettre les premières dans l’ordre complet. Chaque manipulation supplémentaire risquait surtout de leur faire oublier l’ordre initial du paquet qu’ils avaient heureusement photographié.
Une carte posa problème.
Un personnage marchait avec un paquet sur l’épaule, accompagné d’un animal. Le titre, en bas, était usé au point de devenir presque illisible.
Aucun chiffre romain en haut.
— Celle-là n’a pas de numéro, dit Élias.
Nora agrandit la photographie.
— Ou le numéro a disparu ?
— Je ne vois pas d’emplacement.
Ils cherchèrent une correspondance iconographique.
Le personnage apparaissait dans des descriptions et reproductions du tarot de Marseille sous le nom LE MAT.
Son absence de numéro était compatible avec plusieurs traditions graphiques du jeu.
Élias resta un instant devant la carte.
— Évidemment que la carte sans numéro m’intéresse davantage.
— Parce qu’elle est objectivement différente sur ce point.
— Et parce que je suis en train d’enquêter sur un jeu incomplet.
— Les deux peuvent être vrais.
Il posa LE MAT avec les autres scènes.
Pas au début.
Pas à la fin.
Simplement à côté.
À midi, Madeleine Lenoir n’avait toujours pas répondu.
Clara non plus.
Cette fois Élias ne vérifia qu’une seule fois, puis referma l’écran.
Le progrès était microscopique.
Il le prit quand même.
Après déjeuner, Nora remarqua une différence plus discrète.
Dans l’étui, sous le paquet, une mince bande de carton se soulevait légèrement.
Ils avaient d’abord cru à un renfort du fond.
Élias utilisa une pince à bout plat pour ne pas l’arracher.
Ce n’était pas un double fond.
Seulement une bande de papier repliée, coincée entre le carton intérieur et la paroi.
Longue de six centimètres.
Large d’un doigt.
Sur une face : rien.
Sur l’autre, trois mots au crayon.
ordre avant lecture
Élias relut.
— Ça veut dire quoi ?
— On ne sait pas.
— L’ordre des cartes avant de les lire ?
— Hypothèse.
— L’ordre matériel du paquet avant toute interprétation ?
— Hypothèse plus intéressante au vu du reste, mais toujours hypothèse.
Il photographia la bande à côté de l’étui.
L’écriture était petite, nerveuse, inclinée vers la droite.
Élias la fixa.
Quelque chose le gênait.
— Tu reconnais cette écriture ? demanda Nora.
— Je ne sais pas.
Il ouvrit les photographies du carnet noir.
Plusieurs pages défilaient à l’écran.
Lettres hautes.
Tableaux.
Notes compactes.
Puis une page presque vide.
Il revint en arrière.
— Attends.
Nora se rapprocha.
Sur certaines pages, le mot occurrence avait un r très fermé et un e final presque vertical.
Sur d’autres, les mêmes lettres n’étaient pas formées de la même manière.
Élias sentit le vieux réflexe revenir : trouver immédiatement une histoire.
Deux auteurs.
Gabriel et Madeleine.
Calystris et Gabriel.
Un maître et un élève.
Il repoussa tout.
— Je crois qu’on a regardé le contenu du carnet trop longtemps et son écriture pas assez.
Nora prit la bande de papier sans répondre.
— Demain, dit-elle, on ne lit aucune phrase.
— On fait quoi ?
— On regarde seulement comment elles sont écrites.
Élias referma l’étui.
Le tarot n’avait encore prédit absolument rien.
Il venait pourtant de leur donner une nouvelle question.