Livre I — Les Signes · Chapitre 19

L’autre écriture

Ils avaient lu le carnet comme s’il parlait d’une seule voix. Il suffisait pourtant de masquer les phrases pour voir que toutes les pages ne semblaient pas écrites par la même main.

Le lendemain, Nora arriva avec une idée qui aurait paru absurde deux semaines plus tôt.

— Aujourd’hui, on ne lit pas le carnet.

Élias regarda le carnet noir posé devant lui.

— C’est assez contraignant pour étudier un texte.

— Justement. Jusqu’ici, chaque fois qu’on ouvre une page, tu lis la phrase avant de regarder l’objet.

— C’est généralement le principe d’une phrase.

— Et si le contenu t’influence sur l’auteur, tu vas chercher dans l’écriture ce que tu veux déjà y trouver.

Elle sortit une dizaine de feuilles imprimées.

Des photographies du carnet.

Mais le texte avait été flouté au centre de chaque ligne.

Ne restaient visibles que les débuts et les fins de mots, les hauteurs de lettres, les marges, les inclinaisons, les espacements et quelques caractères isolés choisis parce qu’ils apparaissaient plusieurs fois.

— Tu as censuré mon propre carnet, dit Élias.

— J’ai protégé ton cerveau de l’intrigue.

À 9 h 11, ils commencèrent.

Pas de Gabriel.

Pas de Calystris.

Pas de « signe ».

Seulement des formes.

Élias créa une grille.

inclinaison

taille relative

espacement

forme de certaines lettres répétées

organisation de la page

instrument / couleur apparente

Nora ajouta immédiatement :

— Et on n’identifie personne nous-mêmes.

— On peut quand même dire si deux écritures sont différentes.

— On peut décrire des différences visibles. Attribuer une écriture à quelqu’un est une autre question.

Elle avait vérifié avant de venir. L’examen forensique d’écritures manuscrites reposait sur des comparaisons méthodiques de documents questionnés et de références suffisamment comparables, avec des limites liées à la quantité, à la qualité et au type de matériel disponible. Ce n’était pas une variante savante de la graphologie, et deux amateurs regardant des photographies sur un écran n’allaient pas transformer des ressemblances en identification.

Élias écrivit :

Objectif du jour : déterminer s’il existe plusieurs styles graphiques cohérents dans le carnet. Pas identifier les personnes.

— Voilà, dit Nora.

— J’ai l’impression de signer un formulaire avant chaque découverte.

— C’est parce que tu es dangereux sans formulaire.

Les dix premières pages se ressemblaient assez.

Une écriture inclinée légèrement vers la droite.

Des lignes serrées.

Des majuscules peu nombreuses.

Le t barré haut.

Le r minuscule souvent réduit à une petite pointe.

Les chiffres 2 tracés avec une base horizontale longue.

Élias appela provisoirement ce groupe A.

— Très romanesque, dit Nora.

— Je garde B pour le rebondissement.

Ils continuèrent.

Page 14.

A.

Page 17.

A probable.

Page 19.

Impossible : trop peu de texte.

Page 22.

Élias se pencha.

Les lignes étaient plus aérées.

L’écriture presque verticale.

Les e plus ouverts.

Les majuscules plus carrées.

Les chiffres 2 ne terminaient pas par la même base.

— B ? demanda-t-il.

— Décris avant de baptiser.

Il obéit.

Ils trouvèrent le même style page 24.

Puis page 27.

À chaque fois, quelques lignes seulement.

Parfois dans la marge d’un texte de style A.

Élias retira les feuilles floutées et ouvrit enfin les photographies originales.

Sur la page 22, le texte principal disait :

Une occurrence attendue ne vaut pas une occurrence surprise.

Dans la marge, avec le second style :

Seulement si l’attente est notée avant. Sinon tu reconstruis encore.

Élias relut deux fois.

— Ça ressemble à une réponse.

— Oui.

— Pas à une note prise vingt ans plus tard par la même personne.

— Ça peut ressembler à beaucoup de choses. Une réponse. Une correction personnelle écrite dans un autre contexte. Une autre personne. Pour l’instant, on décrit.

Page 27, style A :

Compter aussi les absences.

Style B, juste dessous :

Et fixer la durée avant de commencer. Sinon l’absence peut toujours devenir “pas encore”.

Élias posa les mains à plat sur la table.

— Là, quand même.

— Là, on a un échange apparent entre deux blocs graphiquement différents.

— Tu pourrais dire « deux personnes » une fois dans ta vie.

— Quand j’aurai assez pour le dire proprement.

Il soupira.

Puis sourit.

Il savait pourquoi elle insistait.

L’histoire la plus séduisante était immédiate : deux chercheurs, deux correspondants, Gabriel et quelqu’un d’autre construisant ensemble une méthode destinée un jour à Élias.

Mais la seule chose solide était plus petite.

Le carnet ne formait probablement pas un bloc homogène écrit de la même manière du début à la fin.

À 10 h 03, ils reprirent la bande trouvée dans l’étui du tarot.

ordre avant lecture

Nora la plaça à côté de trois extraits B.

Élias vit la ressemblance aussitôt.

Même verticalité.

Même petit a presque rond.

Même façon de descendre le l sous la ligne lorsqu’il était suivi d’un e.

Il sentit son cerveau accélérer.

— B a écrit la bande.

— Non.

— B ressemble énormément à la bande.

— Mieux.

— Et Madeleine Lenoir ?

— Stop.

Élias leva les mains.

Ils possédaient une photographie d’une feuille prévu / observé / différence portant les initiales M. L.. Ils possédaient aussi quelques documents familiaux où le nom de Madeleine apparaissait.

Mais aucune série de références manuscrites suffisamment sûre et comparable pour lui attribuer le style B.

Le raccourci était tentant précisément parce que tout semblait s’emboîter.

Madeleine Lenoir.

M. L.

Archives.

Méthode en trois colonnes.

Une autre écriture dans le carnet.

Élias écrivit la chaîne entière.

Puis, sous chaque flèche, il nota :

possible ≠ établi

— Tu deviens insupportable de la bonne façon, dit Nora.

— Tu vois, je peux évoluer.

À 10 h 42, le téléphone d’Élias vibra.

Il ne se retourna pas immédiatement.

Nora le remarqua.

— Tu fais exprès ?

— Oui.

— Ça compte quand même.

— Je sais.

Il termina la ligne qu’il écrivait.

Puis regarda.

Un message.

Numéro inconnu.

Bonjour. Oui, je suis bien Madeleine Lenoir. Votre message m’a surprise. J’ai connu Gabriel à l’association. Je ne suis pas certaine de pouvoir vous aider mais vous pouvez m’envoyer les photos.

Élias resta silencieux.

Nora lut par-dessus son épaule.

— D’accord.

— Tu peux dire que le timing est bon.

— Le timing est très bon.

— Merci.

— Ça ne le rend pas surnaturel.

— Tu as tenu quatre secondes.

Avant de répondre, ils préparèrent les images qu’ils voulaient envoyer.

Pas tout.

La fiche prévu / observé / différence.

Le papier gris, recto verso.

La bande ordre avant lecture.

Deux pages du carnet montrant les styles A et B, sans raconter leur hypothèse.

Élias écrivit :

Merci beaucoup. Je cherche surtout à comprendre l’origine matérielle de ces documents et la façon dont ils étaient utilisés. Est-ce que l’un d’eux vous paraît familier ? Je préfère ne pas vous dire ce que nous supposons avant votre première impression.

Nora relut.

— Envoie.

À 11 h 06, les quatre photographies partirent.

À 11 h 07, Élias posa son téléphone dans un tiroir.

— Radical.

— Je commence à connaître le personnage principal.

Ils reprirent le carnet.

Cette fois, Nora proposa une expérience plus mécanique.

Ils choisirent cinq lettres fréquentes : a, e, r, t, s.

Pour chacune, ils capturèrent plusieurs occurrences dans les passages A et B.

Pas les plus belles.

Pas celles qui confirmaient le mieux la différence.

Les premières occurrences lisibles dans un ensemble défini à l’avance.

À mesure que les petites images s’alignaient, l’impression générale devint plus difficile à ignorer.

A et B variaient chacun un peu.

Une même personne n’écrit évidemment pas chaque lettre à l’identique.

Mais certaines différences revenaient assez régulièrement pour former deux ensembles visuels cohérents.

— Est-ce qu’on peut dire deux mains ? demanda Élias.

Nora réfléchit.

— On peut dire que notre observation est compatible avec au moins deux scripteurs. Pour une attribution formelle, il faudrait des originaux, des références connues suffisantes et quelqu’un dont c’est le métier.

— Tu sais que personne ne parlera comme ça dans le résumé Netflix.

— Heureusement.

Élias écrivit dans son inventaire :

Carnet : au moins deux styles graphiques récurrents, A et B, apparaissant parfois sur la même page sous forme de texte principal et de réponse/correction. Hypothèse de plusieurs scripteurs renforcée. Identités non établies.

C’était la formulation la plus importante de la matinée.

Pas parce qu’elle résolvait le mystère.

Parce qu’elle changeait la question.

Depuis le début, Élias demandait :

Qui a écrit le carnet ?

Il devait maintenant envisager :

Qui a écrit quelles parties du carnet ?

À midi, ils mangèrent sans parler de l’enquête pendant exactement six minutes.

Puis Nora rompit elle-même la règle.

— Il y a autre chose.

— Je savais que tu étais faible.

— Si plusieurs personnes ont écrit dedans, certaines phrases que tu lis comme des consignes pourraient être des réponses entre elles.

Élias posa sa fourchette.

La remarque déplaçait presque tout.

Si tu lis ceci, commence par noter l’heure.

Cette phrase semblait clairement adressée à un lecteur.

Mais d’autres notes pouvaient ne pas l’être.

Les tableaux.

Les corrections.

Les phrases courtes dans les marges.

Ce qu’Élias avait lu comme un système parfaitement construit pouvait être le résultat d’un travail à plusieurs, d’essais, de désaccords et de corrections.

Une méthode pouvait avoir une histoire avant de devenir un dispositif.

— Donc le carnet n’est peut-être même pas un livre, dit-il.

— Ça, on le savait déjà.

— Je veux dire : je le lis depuis le début comme un objet cohérent avec un auteur et une intention. Peut-être que c’est un support de travail qui a changé de fonction.

— Hypothèse intéressante.

— Tu vois ? Tu peux être enthousiaste.

— J’ai dit intéressante. Ne t’emballe pas.

À 13 h 19, Madeleine répondit.

Trois messages successifs.

Le premier :

La fiche quadrillée me dit quelque chose. Nous faisions parfois des tableaux pour tester des méthodes de classement ou vérifier des erreurs, mais je ne me souviens pas précisément de celle-ci.

Le deuxième :

Le papier gris ressemble aux fiches utilisées à l’association, oui. Le texte dessus, non, pas de souvenir.

Le troisième arriva une minute plus tard.

Le petit papier “ordre avant lecture” me paraît familier. Gabriel avait cette manie : il voulait conserver l’ordre dans lequel les choses avaient été trouvées avant qu’on les range. Mais je ne peux pas vous dire si c’est son écriture sur cette photo.

Élias lut le message une deuxième fois.

Puis une troisième.

Nora posa un doigt sur la table.

— Qu’est-ce qu’on a appris ?

Il respira.

— Madeleine confirme avoir travaillé avec Gabriel à l’association.

— On le savait déjà en partie, mais elle le confirme directement.

— Ils utilisaient des tableaux pour classer ou vérifier des erreurs.

— Elle dit « parfois », sans attribuer notre fiche précise.

— Le papier gris lui semble compatible avec les fiches de l’association, mais elle ne reconnaît pas le texte.

— Oui.

— Et elle associe à Gabriel l’idée de conserver l’ordre de découverte avant classement.

— Oui.

— Sans identifier l’écriture.

Nora sourit.

— Tu es officiellement fatigant.

Élias ajouta tout à leur tableau.

Puis il relut la phrase de Madeleine :

Gabriel avait cette manie.

Pour la première fois depuis la caisse, quelqu’un qui l’avait connu dans ce contexte décrivait un comportement qui ressemblait à la logique méthodologique du carnet.

Pas une prophétie.

Pas une preuve d’auteur.

Un comportement.

Conserver l’ordre initial.

Éviter que le classement réécrive la découverte.

Le parallèle avec leur propre méthode était assez fort pour être intéressant.

Assez faible pour ne pas résoudre le reste.

À 14 h 07, Élias demanda à Madeleine s’ils pouvaient l’appeler un autre jour.

Elle répondit :

Oui. Pas aujourd’hui. Demain en fin d’après-midi éventuellement.

Élias regarda Nora.

— Demain.

— Avec des questions écrites avant.

— Évidemment.

Ils passèrent le reste de l’après-midi à cartographier les styles A et B dans le carnet.

Pas pour lire le fond.

Seulement pour marquer les pages.

A dominait largement.

B apparaissait par blocs courts, souvent comme correction, objection ou précision méthodologique.

Une troisième variation apparut sur deux pages, mais trop peu de matière permettait de savoir s’il s’agissait réellement d’un autre style ou simplement d’une variation de A.

Ils l’appelèrent ?.

— Tu progresses en nomenclature, dit Nora.

— Je garde C pour les professionnels.

Vers 17 heures, Élias remit le carnet dans sa pochette.

Sur la table restaient trois objets :

le carnet noir ;

la bande ordre avant lecture ;

le téléphone contenant les messages de Madeleine Lenoir.

Ils formaient une histoire très tentante.

Gabriel travaillait avec Madeleine.

Madeleine et Gabriel utilisaient des méthodes de classement.

Le carnet contenait probablement plusieurs scripteurs.

Une note de l’étui correspondait à une habitude que Madeleine attribuait à Gabriel.

Il manquait pourtant la seule flèche qu’Élias aurait aimé dessiner :

Gabriel = auteur A

ou

Madeleine = auteur B.

Il ne l’avait pas.

Pas encore.

— Demain, dit Nora, tu ne lui demandes pas « avez-vous écrit ça ? » en premier.

— Pourquoi ?

— Parce que tu lui donnes déjà la réponse que tu cherches.

Élias prit une nouvelle feuille.

En haut, il écrivit :

Questions pour Madeleine — avant l’entretien.

Puis il s’arrêta.

Pour la première fois, Gabriel n’était plus seulement l’homme mort dont les objets semblaient parler.

Il redevenait quelqu’un que l’on pouvait encore décrire par les souvenirs des vivants.