Livre I — Les Signes · Chapitre 30

Avant de choisir

Le plus difficile n’était pas de tirer une carte. C’était d’écrire, avant de la voir, ce qui compterait comme un résultat.

Le mot essai apparaissait onze fois dans le carnet.

Dix ne servaient à rien.

Élias avait commencé par les compter, précisément pour éviter que la onzième transforme les dix autres en décor prophétique.

Sur la table, Nora avait posé deux feuilles. La première recevait les occurrences. La seconde restait vide.

— Page douze : essai d’encre, dit Élias.

— Passionnant.

— Page dix-neuf : essai annulé, météo.

— Le surnaturel craint la pluie.

— Page vingt-six : essai B, incomplet.

Il tourna encore quelques pages.

La recherche n’avait rien d’élégant. Pas d’index, pas de fonction Ctrl-F, seulement deux écritures irrégulières, des ratures et des mots qui disparaissaient dans la reliure. À plusieurs reprises, Élias crut reconnaître les cinq lettres avant de découvrir « essaimer » ou un trait de plume sans rapport.

Puis, vers la fin d’un cahier de notes sans date, il s’arrêta.

En haut de la page, l’écriture B avait tracé :

Essai — choix unique / information incomplète

Nora ne dit rien.

Élias non plus.

Ils avaient écrit leur attente la veille : trouver une consigne compatible avec un choix de carte effectué sans connaître les cartes retirées.

La formulation était compatible.

Pas identique.

Il posa le carnet à plat et nota l’heure.

— On photographie avant de lire la suite ? demanda Nora.

— Déjà fait.

— Tu deviens pénible de façon autonome.

Sous le titre, quatre lignes courtes :

1. Formuler avant de choisir.

2. Une seule pièce.

3. Décrire avant d’associer.

4. Écrire ce qui aurait compté comme échec.

Plus bas :

La pièce absente ne doit pas être connue du sujet.

Élias sentit immédiatement le fragment de l’étui revenir dans sa tête.

Retirer avant l’essai. Ne pas montrer la liste.

Il rapprocha les deux photographies sans les superposer.

— Ça correspond beaucoup, dit-il.

— Oui.

— Tu peux le dire avec un peu moins de joie.

— Je suis très contente que deux documents aient décidé de faire leur travail de documents.

Il continua.

La page ne parlait pas de prédire l’avenir. Elle décrivait un exercice : quelqu’un choisissait une carte dans un ensemble incomplet sans savoir lesquelles avaient été retirées. Avant le choix, il devait écrire une question ou une préoccupation. Après le choix, il décrivait l’image sans vocabulaire symbolique, puis seulement dans un second temps notait les associations qu’elle provoquait.

La dernière étape était la plus étrange : révéler les cartes absentes et demander si l’une d’elles aurait paru plus juste après coup.

Dans la marge, l’écriture A avait ajouté :

Le manque attire parfois davantage de sens que le choix.

Élias relut cette phrase deux fois.

— C’est exactement ce qu’on a fait avec XVI, dit-il.

— Oui. Et ça ne veut pas dire que la page a été écrite pour toi.

— Je sais.

— Je sais que tu sais. Je préfère que la phrase existe quand même.

Il sourit.

Le protocole donnait enfin une fonction possible aux cinq absences. Retirer des cartes ne servait peut-être pas à créer un message caché. Cela pouvait servir à mesurer la facilité avec laquelle une personne attribuait du sens à ce qu’elle avait choisi — puis à ce qu’elle découvrait ne pas avoir pu choisir.

C’était presque décevant.

Et beaucoup plus intéressant.

— On peut le faire, dit Élias.

Nora regarda les cartes.

— Pas exactement.

— Pourquoi ?

— Parce que tu connais déjà XVI.

Il se tut.

— Pour le protocole original, reprit-elle, le sujet ne connaît pas les absences. Toi, tu en connais une. Donc si on reproduit quelque chose, ce sera une version dégradée.

— Les quatre mineures restent inconnues.

— Oui. Et tu sais qu’il en manque une dans chaque suite. Tu as donc déjà beaucoup plus d’information que le sujet prévu.

Élias écrivit :

Impossible de reproduire l’essai original à l’identique : connaissance préalable d’une partie du dispositif.

Il ajouta :

Possible : tester seulement la discipline d’interprétation avant/après sur un choix unique.

Nora hocha la tête.

— Là, oui.

Ils décidèrent de ne pas chercher les quatre rangs manquants.

Pas encore.

Élias mélangea les soixante-treize cartes lentement. Il n’avait aucune technique. Les cartes anciennes glissaient mal et il refusa de les plier pour imiter les vidéos de tirage qu’il avait vues en cherchant des références.

— Donc un tirage de tarot à une carte, dit-il, c’est littéralement ça ? Une question, une carte ?

— Dans sa version minimale, oui. Mais les pratiques varient énormément. Et nous, on ne fait pas une consultation.

— On fait quoi ?

— Un test sur ta manière de raconter ce que tu vois.

La différence lui convenait.

Avant de choisir, il prit la feuille vide.

Le carnet demandait de formuler.

Il pensa d’abord écrire : Que va-t-il se passer ?

Il barra avant même de finir.

Trop vaste. N’importe quel événement des jours suivants pourrait devenir une réponse.

Il essaya : Qu’est-ce que Gabriel voulait me dire ?

Même problème, aggravé par le fait que Gabriel était mort et ne pouvait corriger aucune interprétation.

Nora attendait.

— C’est beaucoup plus difficile quand on interdit les questions qui absorbent toutes les réponses, dit-il.

— C’est souvent un bon signe méthodologique.

Finalement, il écrivit :

Question : qu’est-ce que cette enquête me fait éviter en ce moment ?

Nora leva les yeux.

— Tu es sûr ?

— Non.

— C’est au moins une réponse honnête.

Il compléta les critères avant de toucher au paquet.

Résultat utile : la carte provoque une association précise avec un comportement actuel que je peux nommer.

Résultat faible : seulement une ressemblance vague avec l’enquête, Gabriel, Clara ou les “signes”.

Échec : aucune association précise sans forcer l’image.

Puis il posa le stylo.

Le paquet était devant lui.

Aucune musique.

Aucune bougie.

Le lave-vaisselle du voisin vibrait à travers le mur.

Élias coupa le paquet et prit la carte du dessus.

Il la retourna.

Un homme debout devant une table. Plusieurs objets disposés devant lui. Une main levée, l’autre dirigée vers le bas. Le chiffre I.

Il reconnut le nom avant de le lire.

Le Bateleur.

Son premier réflexe fut de chercher la signification.

Nora posa la paume sur son téléphone.

— Étape trois.

Décrire avant d’associer.

Élias soupira et écrivit ce qu’il voyait : un personnage, une table, des objets, une posture active, un espace qui ressemblait davantage à un commencement qu’à une conclusion. Il s’arrêta sur ce dernier mot.

— « Commencement », c’est déjà une association, dit Nora.

Il le raya.

— Tu es odieuse.

— C’est contractuel.

Il recommença plus pauvrement.

Personnage debout. Table. Objets séparés. Une main en hauteur. Regard de côté. Numéro I.

Seulement ensuite, ils consultèrent plusieurs descriptions générales. Le Bateleur est souvent associé, dans les traditions contemporaines du tarot, au commencement, à l’initiative, aux ressources disponibles, parfois à l’habileté ou au potentiel encore à mettre en œuvre.

Élias éclata de rire.

— Évidemment.

— Quoi ?

— Chapitre trente. Fin d’un livre. Carte numéro un. Commencement. Tu veux combien de couches ?

— Et voilà pourquoi on a écrit « résultat faible » avant.

Il regarda sa feuille.

Ressemblance vague avec l’enquête ou les signes.

La coïncidence narrative était parfaite.

Le résultat méthodologique, beaucoup moins.

— Donc « fin du Livre I, début du Livre II », dit-il, c’est joli mais faible.

— Très joli. Très faible.

Élias chercha une association plus précise avec sa question.

Qu’est-ce que cette enquête lui faisait éviter ?

Les objets sur la table lui firent penser à la sienne : carnet, cartes, photocopies, photos, feuilles de suivi. Depuis trois semaines, il avait transformé son appartement en poste d’enquête. Chaque nouvelle pièce lui donnait une raison légitime d’attendre la suivante.

Attendre avant quoi ?

Il pensa à Clara, puis refusa la facilité.

Pas parce qu’elle était hors sujet.

Parce qu’elle était devenue son explication par défaut dès qu’une question touchait à ce qu’il évitait.

Il pensa plutôt à son travail. Deux mails laissés sans réponse. Une proposition de poste interne qu’il devait accepter ou refuser avant la fin de la semaine. Une décision banale, sans Gabriel, sans tarot, sans mystère.

Il avait passé davantage de temps à documenter une armoire de 2004 qu’à écrire trois lignes à son responsable.

Cette fois, l’association était précise.

Et embarrassante.

Il la nota.

Nora lut sans commenter.

— Tu peux te moquer, dit-il.

— Non. Là, ça marche mieux si je ne le fais pas.

Il écrivit :

Association précise : j’utilise peut-être l’enquête comme activité à décision différée. Elle produit toujours une prochaine vérification et me permet de repousser des choix ordinaires qui, eux, n’offrent aucune preuve parfaite.

Puis :

La carte n’établit pas cela. Elle a servi de déclencheur pour formuler l’hypothèse.

Il posa le stylo.

Voilà ce que le tirage pouvait faire sans devenir une prédiction : imposer une image étrangère à sa pensée habituelle et observer ce qu’il projetait dessus. La valeur éventuelle était dans la question produite, pas dans une autorité accordée au carton.

Nora retourna le fragment de l’étui.

— Il reste la dernière étape.

Rendre ce qui manque.

Ils ne possédaient pas les cinq cartes absentes. Mais ils pouvaient identifier les quatre rangs mineurs désormais, puis comparer les histoires qu’Élias aurait été tenté de construire autour d’elles.

Il hésita.

— Si on le fait maintenant, on termine l’essai.

— Oui.

— Et si on attend ?

— Alors tu transformes encore une information disponible en suspense.

Il lui lança un regard.

— C’est une attaque professionnelle.

— C’est une observation.

Ils commencèrent par les coupes.

As, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, valet, cavalier, roi.

Élias recompte.

Il manquait la reine.

Reine de coupe.

Bâtons : le sept.

Sept de bâton.

Épées : le deux.

Deux d’épée.

Deniers : le dix.

Dix de denier.

Nora les inscrivit à côté de XVI.

Cinq absences désormais nommées.

Élias chercha leurs significations usuelles et sentit presque immédiatement la machine se remettre en route. Intuition et sensibilité pour la reine de coupe. Défense ou position à tenir pour le sept de bâton. Hésitation, équilibre ou choix difficile pour le deux d’épée. Héritage, transmission ou stabilité pour le dix de denier.

Il leva les mains.

— C’est indécent.

— Quoi ?

— On a une femme dans une histoire où je pense encore à Clara, une carte de décision alors que je viens d’écrire que j’évite de décider, et une carte d’héritage dans une caisse laissée par Gabriel.

— Et une carte de défense.

— Je peux trouver. Donne-moi trente secondes.

— Justement.

Le protocole avait fonctionné de la façon la moins magique possible.

Une fois les absences révélées, elles semblaient presque plus pertinentes que la carte réellement tirée.

Comme l’avait écrit la marge : le manque attire parfois davantage de sens que le choix.

Élias nota chacune des correspondances possibles, puis écrivit en dessous :

Elles sont apparues après connaissance des cartes absentes. Elles ne permettent donc pas de vérifier qu’elles auraient été anticipées.

Il resta un moment devant les cinq noms.

La Maison Dieu.

Reine de coupe.

Sept de bâton.

Deux d’épée.

Dix de denier.

Ce n’était pas une phrase.

Mais il pouvait en fabriquer dix.

Et c’était peut-être exactement le point.

Nora referma l’ordinateur.

— Alors ? Premier tirage.

Élias regarda Le Bateleur.

— Il n’a rien prédit.

— Bonne nouvelle.

— Il m’a quand même fait écrire un truc que j’évitais.

— C’est toi qui l’as écrit.

— Je sais.

Cette distinction ne diminuait pas l’expérience. Elle la rendait utilisable.

Il prit son téléphone et répondit enfin au mail professionnel.

Trois lignes.

Pas de signe.

Pas de certitude.

Une décision.

Quand il revint au carnet, Nora examinait la page de l’essai sous la lampe.

— Élias.

Il reconnut immédiatement son ton. Pas inquiet. Précis.

— Quoi ?

Elle lui montra le bas de la page.

Sous la dernière consigne, presque cachée par une ancienne tache, une référence avait été écrite au crayon :

suite : série J / cartes rendues

Puis deux mots, plus pâles :

voir correspondance

Élias regarda les lettres liées par le ruban gris, toujours intactes dans la caisse.

Pour la première fois depuis qu’il avait ouvert le carnet à 22:22, il ne pensa pas à une heure.

Il pensa à un système.

Le Livre I ne se terminait pas sur une réponse.

Il se terminait sur quelque chose de plus encombrant : la preuve que les cartes, les fiches et le carnet avaient peut-être été conçus pour être lus ensemble.