Livre II — Les Cartes · Chapitre 31

Série J

La première lettre ne disait pas ce que les cartes signifiaient. Elle demandait ce que quelqu’un avait écrit avant de connaître la carte.

Le ruban gris résista moins que prévu.

Pendant des semaines, Élias avait traité la liasse comme un objet à part entière. Il l’avait déplacée, photographiée, pesée presque par plaisanterie, remise dans la caisse, ressortie lorsque quelque chose dans le carnet semblait y faire référence.

Maintenant qu’il avait enfin une raison explicite de l’ouvrir, il s’attendait presque à une difficulté.

Il n’y en eut pas.

Le nœud glissa.

— Décevant, dit-il.

Nora leva les yeux de la table.

— Tu voulais une serrure ?

— Un mécanisme. Une résistance. Quelque chose qui justifie trente chapitres de retenue.

— Tu viens de résumer l’être humain face aux archives.

Élias posa le ruban de côté.

La liasse contenait dix-sept feuilles de formats différents. Certaines étaient pliées en deux, d’autres en trois. Deux enveloppes avaient été ouvertes proprement sur le côté. Une troisième n’avait jamais été collée.

Rien ne ressemblait à une correspondance romantique.

C’était sa première déception utile.

Il avait fini, sans se l’avouer, par imaginer les lettres comme une réserve de révélations personnelles : Gabriel écrivant à quelqu’un, quelqu’un écrivant à Gabriel, peut-être une histoire cachée qui expliquerait le carnet, la caisse, Calystris et tout le reste dans un ordre suffisamment élégant pour lui éviter encore de choisir entre plusieurs hypothèses.

La première feuille détruisit cette possibilité en moins de dix secondes.

En haut, au crayon :

J / 04

Puis une date ancienne, sans intérêt immédiat, et trois lignes tapées à la machine.

Pour la prochaine série, conserver la réponse initiale avant toute consultation du livret.
Ne rendre les cartes retirées qu’après verbalisation.
Comparer avec ce qui avait été écrit avant.

Élias relut.

— « Rendre les cartes retirées ».

Nora tendit la main.

Il lui passa la feuille.

Elle ne commenta pas tout de suite. Elle lut la page entière, retourna le papier, vérifia le verso, puis le plaça à gauche de la table.

— Ça ressemble beaucoup à ce qu’on vient de faire, dit-elle.

— Sauf que nous, personne ne nous a retiré des cartes.

Elle regarda les cinq noms inscrits la veille.

La Maison Dieu.

Reine de Coupe.

Sept de Bâton.

Deux d’Épée.

Dix de Denier.

— Tu n’en sais rien.

Élias eut un mouvement de recul presque physique.

— Tu crois que Gabriel a préparé le jeu pour moi ?

— Non.

— Tu viens littéralement de le suggérer.

— J’ai dit que tu n’en savais rien. C’est très différent.

Elle reprit la feuille.

— Pour l’instant, on sait seulement qu’une personne, à une époque indéterminée dans cette série, retirait certaines cartes puis les rendait après que quelqu’un avait parlé ou écrit.

— Ce qui est déjà assez spécifique.

— Oui.

C’était le premier élément depuis longtemps qui supportait mal une reformulation vague.

Pas une carte associée au choix.

Pas un nombre répété.

Une procédure.

Élias rapprocha le carnet noir. À la fin de l’essai qu’ils avaient suivi la veille, les mots étaient toujours là :

suite : série J / cartes rendues

Puis :

voir correspondance

La correspondance était devant eux.

Pour une fois, le carnet ne leur avait pas demandé d’interpréter.

Il leur avait donné un renvoi.

Nora tria les feuilles sans les lire en profondeur, uniquement par marque visible. Trois portaient un « J » suivi d’un nombre. Deux avaient un simple « J ». Une autre mentionnait « série J » dans le corps du texte.

— Six documents potentiellement liés, dit-elle.

— Et onze qui parlent d’autre chose.

— Ou onze qu’on ne comprend pas encore.

— C’est toi qui dis ça ?

— Je peux être prudente sans devenir mystique.

Ils décidèrent de ne lire que la pièce J / 04.

Le reste attendrait.

Cette règle sembla artificielle pendant environ trente secondes, puis Élias comprit qu’elle était nécessaire. Depuis l’ouverture de la caisse, chaque fois qu’ils avaient découvert plusieurs éléments à la fois, ils avaient immédiatement essayé de les transformer en système. Le carnet, les heures, Clara, la clé, les photos, le tarot : tout devenait plus séduisant dès qu’on pouvait relier les points.

Ils allaient donc faire l’inverse.

Une feuille.

Un inventaire.

Pas d’histoire avant les faits.

Le texte de J / 04 était court.

Il décrivait une séquence en quatre étapes.

D’abord, une question devait être écrite.

Ensuite, la personne devait tirer une carte et décrire uniquement ce qu’elle voyait.

Puis elle pouvait consulter un livret ou une liste de significations.

Enfin, certaines cartes retirées auparavant lui étaient montrées.

À chaque étape, elle devait dire si quelque chose lui semblait « correspondre ».

Élias posa son stylo.

— Donc le but était de mesurer à quel moment la correspondance apparaissait.

— C’est une hypothèse.

— C’est écrit presque noir sur blanc.

— Non. Il est écrit qu’on compare les réponses. Le but exact n’est pas donné.

Il détestait lorsqu’elle avait raison sur des détails aussi petits.

Il reprit la feuille.

Une phrase, vers la fin, était soulignée :

Ne pas demander si la carte est vraie. Demander ce qui a changé dans le récit après l’avoir vue.

Élias resta silencieux.

La formulation était étrangement proche de ce qu’ils avaient fini par comprendre eux-mêmes avec Le Bateleur.

La carte n’avait pas établi qu’il évitait une décision professionnelle.

Elle lui avait donné un matériau autour duquel organiser cette idée.

— C’est une méthode d’interprétation, dit-il.

— Peut-être.

— Pas une méthode de divination.

— En tout cas pas sur cette page.

Il ouvrit son ordinateur et tapa quelques recherches générales.

Les significations proposées pour une même carte variaient selon les traditions, les auteurs et les contextes. Certains systèmes insistaient sur une symbolique fixe, d’autres sur la position dans le tirage, la question, les associations avec les cartes voisines ou l’intuition du lecteur.

Ce qui était présenté comme « la signification » ressemblait souvent davantage à un vocabulaire de possibilités qu’à une définition unique.

Cela n’annulait pas l’usage symbolique.

Cela rendait simplement impossible de prétendre que la carte parlait toute seule.

Élias nota :

Une carte offre un ensemble de motifs possibles. L’interprétation dépend au moins de la question, du contexte, de la convention utilisée et de ce que l’observateur retient.

Puis il ajouta :

Donc : si on veut comprendre ce que la carte change, il faut conserver ce qui existait avant.

Nora acquiesça.

— Là, oui.

Il regarda J / 04.

— Gabriel faisait ça avec des gens ?

— On ne sait pas si Gabriel faisait quoi que ce soit. Son nom n’est pas sur la feuille.

— Elle était chez lui.

— Ce qui prouve qu’elle était chez lui.

Il sourit.

— Tu vas tenir tout le livre comme ça ?

— Si nécessaire.

Au verso, une ligne au crayon leur avait échappé.

Très pâle.

Élias inclina la feuille sous la lampe.

J / 04 — retour incomplet. Voir J / 05.

Ils se regardèrent.

Nora posa immédiatement sa main sur la pile.

— Non.

— Je n’ai rien dit.

— Ton visage a dit « lisons J / 05 ».

— Mon visage est curieux.

— Ton visage est incapable de respecter un protocole.

Élias repoussa la liasse.

Pour la première fois, ne pas lire la page suivante lui parut plus difficile que d’ouvrir le ruban.

Il inscrivit en haut d’une feuille neuve :

Série J — faits établis

  1. Plusieurs documents portent cette désignation.
  2. J / 04 décrit une séquence où une réponse est conservée avant interprétation.
  3. Certaines cartes sont retirées puis rendues après verbalisation.
  4. J / 04 renvoie à J / 05.
  5. Le rôle exact de Gabriel reste inconnu.

Il s’arrêta.

Puis ajouta une sixième ligne.

  1. Nous avons très envie de lire J / 05.

Nora regarda la liste.

— Celle-là, au moins, est parfaitement vérifiable.

Élias replia J / 04.

Le tarot n’était plus seulement un jeu incomplet.

C’était désormais la partie visible d’un protocole.

Et si la série J avait réellement été conçue pour observer la façon dont quelqu’un construit une interprétation, alors la question la plus gênante n’était plus : que signifient les cartes ?

C’était : pourquoi Gabriel avait-il laissé précisément ce protocole à quelqu’un dont le métier consistait déjà à observer comment les gens donnent du sens à ce qu’ils voient ?