Livre II — Les Cartes · Chapitre 35
Avant, maintenant, après
Les cartes n’avaient pas changé. Seuls les titres au-dessus d’elles avaient bougé, et pourtant Élias avait l’impression de lire une autre histoire.
Le problème du futur, pensa Élias, était qu’il n’avait pas encore eu lieu.
Cela paraissait suffisamment évident pour ne pas mériter une note.
Il l’écrivit quand même.
Nora, debout derrière lui, lut par-dessus son épaule.
— C’est ton travail le plus solide depuis le début.
— Merci.
Sur la table, les trois cartes de la veille étaient restées dans leur pochette transparente.
Huit de Coupe.
L’Hermite.
As de Bâton.
Ils ne voulaient pas les remélanger dans le paquet avant d’avoir terminé l’expérience.
J / 07 leur avait donné la suite.
La feuille portait un tableau simple : trois colonnes, trois cartes, puis plusieurs séries de titres écrits au-dessus.
Passé / présent / futur.
Cause / situation / conséquence.
Ce qui est su / ce qui est évité / ce qui est possible.
Et enfin :
Avant / maintenant / après.
À droite, une note :
Même cartes. Changer seulement la grille. Demander laquelle paraît la plus “juste”.
Élias s’était arrêté sur les guillemets autour de juste.
— Donc ce n’était pas un accident, dit-il.
— Non.
Nora avait abandonné son « peut-être ».
C’était presque une victoire.
Ils décidèrent de reproduire le protocole.
Pas pour savoir quelle grille était la meilleure.
Pour observer ce qui changeait lorsqu’on donnait un autre rôle aux mêmes images.
Première grille :
Passé / présent / futur.
Huit de Coupe en passé.
L’Hermite au présent.
As de Bâton au futur.
Élias écrivit son interprétation spontanée.
Il avait quitté quelque chose.
Il traversait une période d’analyse et de retrait.
Une nouvelle impulsion allait arriver.
Il s’arrêta.
— Voilà.
— Quoi ?
— J’ai écrit « allait arriver ».
— Oui.
— Alors que la carte ne peut pas me donner ça.
— Elle peut te faire penser ça. Ce n’est pas pareil.
Il raya la phrase.
Puis il la réécrivit dans une colonne nommée projection.
Deuxième grille :
Cause / situation / conséquence.
Le même trio devenait immédiatement plus mécanique.
L’éloignement expliquait la situation actuelle.
L’Hermite décrivait l’enquête.
L’As de Bâton devenait une conséquence possible : agir, démarrer, décider.
Troisième grille :
Ce qui est su / ce qui est évité / ce qui est possible.
Cette fois, tout se déplaça.
Le Huit de Coupe n’était plus une rupture passée mais ce qu’Élias croyait savoir : certaines choses étaient derrière lui.
L’Hermite, placé sous « évité », devenait presque l’inverse de la veille. Non plus une qualité d’analyse, mais la possibilité qu’il utilise l’analyse pour éviter quelque chose.
L’As de Bâton restait si large qu’il absorbait presque n’importe quelle idée de mouvement.
Élias posa son stylo.
— Celle-là me paraît plus juste.
Nora montra J / 07.
— C’est précisément la question du protocole.
— Oui.
— Donc avant de te demander pourquoi elle paraît plus juste, note ce que tu sais déjà de toi qui la rend attractive.
Il écrivit.
Décision professionnelle récente.
Tendance à différer.
Enquête envahissante.
Rupture ancienne.
Recherche de contrôle.
Puis il comprit.
La grille qui lui semblait la plus « précise » était aussi celle qui utilisait les catégories les plus proches de ses préoccupations actuelles.
Ce n’était pas surprenant.
C’était presque tautologique.
— On peut donc fabriquer un tirage très convaincant simplement en choisissant de bons intitulés.
— « Fabriquer » est un peu fort.
— Structurer ?
— Mieux.
Un tirage passé-présent-futur n’était pas absurde pour autant.
Il imposait une chronologie.
Cette chronologie pouvait aider quelqu’un à raconter une situation : ce qu’il pense avoir traversé, ce qu’il vit maintenant, ce qu’il imagine possible ensuite.
Mais la troisième carte ne devenait pas une information sur l’avenir simplement parce qu’on avait écrit « futur » au-dessus.
Élias nota cette phrase telle quelle.
Puis il prit une photo des quatre grilles.
— Tu sais ce qui est étrange ?
— Beaucoup de choses depuis un mois. Sois précis.
— Je trouve ça plus intéressant maintenant que quand j’essayais de savoir si le tarot pouvait être vrai.
— Parce que la question est meilleure.
— Ou moins dangereuse.
Nora replia J / 07.
Au verso, une annotation courte :
Prévenir G. : ne plus utiliser “futur” avec les sujets anxieux. Ils reviennent vérifier.
Le silence tomba.
Élias relut.
— « Sujets ».
— Oui.
— Donc il y avait plusieurs personnes.
— Très probablement.
— Et quelqu’un suivait ce qu’elles faisaient après.
— Ou au moins ce qu’elles rapportaient.
Il sentit l’expérience changer de nature.
Jusqu’ici, la série J avait ressemblé à un exercice méthodologique.
Cette phrase introduisait autre chose.
Des participants.
Des réactions.
Des retours.
Peut-être des effets qu’on avait jugés assez importants pour modifier le protocole.
— C’est éthique ? demanda-t-il.
Nora le regarda.
— On ne sait même pas dans quel cadre ça se passait.
— Mais si tu fais croire à quelqu’un qu’une carte parle de son futur et qu’il revient vérifier…
— Oui. Là, ça devient une vraie question.
Ils ajoutèrent une nouvelle rubrique à leur inventaire.
Conditions de participation inconnues.
Information donnée aux participants inconnue.
Consentement inconnu.
But exact inconnu.
Le tarot n’était plus seulement un miroir.
Il pouvait influencer ce que quelqu’un attendait ensuite du réel.
Et si la série J avait mesuré cela, Élias voulait savoir une chose avant toutes les autres :
est-ce que les participants savaient qu’ils faisaient partie d’une expérience ?