Livre II — Les Cartes · Chapitre 34

Trois places

Trois cartes pouvaient raconter presque n’importe quoi. Nora imposa donc une règle simple : décider de la question avant de connaître les images.

Trois rectangles vides occupaient la feuille.

Élias avait passé plus de temps à choisir leurs titres qu’il n’en aurait fallu pour tirer dix cartes.

Ce qui précède.

Ce qui est là.

Ce qu’on peut faire.

Nora relut les trois formulations.

— La troisième reste orientée.

— Tout est orienté.

— Bien.

— C’était un piège ?

— Non. Je voulais juste t’entendre le dire.

Le jeu était au centre de la table.

Depuis J / 06, ils savaient qu’une ancienne variante de la série J prévoyait trois positions définies avant le tirage. Le document ne donnait pas encore les intitulés exacts. Ils avaient donc choisi les leurs, en essayant d’éviter les mots qui transformeraient immédiatement l’expérience en prédiction.

Élias avait proposé « passé / présent / futur ».

Nora avait refusé « futur ».

Nora avait proposé « contexte / tension / action ».

Élias avait refusé « tension », parce que le mot présupposait qu’il y en avait une.

Ils avaient fini par obtenir trois formulations imparfaites mais explicites.

— Question ? demanda Nora.

Élias avait anticipé.

Il retourna une feuille.

Pourquoi est-ce que je continue cette enquête alors que je sais déjà qu’elle absorbe une partie de mon attention ?

Nora haussa les sourcils.

— Au moins, tu ne choisis pas facile.

— J’aurais pu demander si Clara pense à moi.

— Et j’aurais pu partir.

Il mélangea les cartes.

Pas de rituel.

Pas de geste particulier.

Il coupa le paquet, posa trois cartes face cachée et éloigna le reste.

— On décrit d’abord, dit Nora.

— Je sais.

— Je vérifie.

Première carte.

Huit de Coupe.

Élias ne connaissait pas suffisamment les arcanes mineurs pour anticiper sa signification. L’image lui semblait surtout organisée autour de coupes et d’un personnage qui s’éloignait.

Il écrivit ce qu’il voyait sans consulter de livret.

Deuxième carte.

L’Hermite.

Celle-là, il la connaissait de nom. Un personnage seul, une lumière, une progression lente.

Il sentit immédiatement les associations arriver.

Enquête.

Recherche.

Isolement.

Gabriel.

Il les nota dans une zone séparée, sans les confondre avec la description.

Troisième carte.

As de Bâton.

Une main, un bâton, une impression d’élan.

— Évidemment, dit-il.

— Tu n’as encore rien lu.

— C’est déjà assez suggestif.

— Note exactement ça.

Il obéit.

Ensuite seulement, ils consultèrent plusieurs significations générales.

Le Huit de Coupe était souvent associé à l’idée de quitter quelque chose, de s’éloigner d’une situation qui ne suffit plus, ou de chercher autre chose.

L’Hermite évoquait fréquemment l’introspection, la recherche, le retrait, la prudence ou la progression solitaire.

L’As de Bâton était souvent lu comme une impulsion, un départ, une énergie disponible, une initiative.

Élias regarda les trois cartes.

Puis la question.

Puis les positions.

— C’est presque indécent.

— Tu l’as déjà dit avec les cartes manquantes.

— Parce que ça recommence.

Le récit se construisait avec une facilité remarquable.

Ce qui précède : s’éloigner.

Ce qui est là : chercher seul.

Ce qu’on peut faire : commencer quelque chose.

Il pouvait raconter sa rupture avec Clara, son rapport au travail, l’enquête, son hésitation professionnelle et même le passage du Livre I au Livre II sans changer une seule carte.

— Le problème, dit-il, c’est que ça fonctionne.

— Non.

— Pardon ?

— Le problème, c’est que tu utilises « fonctionne » pour plusieurs choses différentes.

Elle pointa la première carte.

— Est-ce que ça décrit précisément un événement vérifiable que tu avais défini avant ?

— Non.

Deuxième.

— Est-ce que ça déclenche une association qui te paraît pertinente ?

— Oui.

Troisième.

— Est-ce que l’ensemble permet de fabriquer une histoire cohérente ?

— Très facilement.

— Voilà. Trois résultats différents.

Élias nota les trois questions.

C’était exactement ce que la série J semblait vouloir isoler.

Pas « est-ce vrai ? »

Mais : à quel moment cela devient convaincant ?

Il reprit la feuille J / 06.

Fixer les positions avant le tirage.

La raison devenait évidente.

Si les positions étaient choisies après avoir vu les cartes, on pouvait adapter le cadre aux images.

Une carte d’éloignement devenait le passé.

Une carte d’introspection devenait le présent.

Une carte d’élan devenait l’action.

Mais si les trois places existaient avant, au moins une partie du récit était contrainte.

Élias eut une idée.

— On recommence avec les mêmes cartes.

— Ce n’est plus un tirage.

— Justement.

Il prit trois petits morceaux de papier et écrivit les positions dessus.

Puis il les mélangea.

Nora comprit.

— Tu veux garder les cartes et changer seulement les places.

— Oui.

Ils tirèrent au hasard les étiquettes.

Cette fois :

Ce qui précède : As de Bâton.

Ce qui est là : Huit de Coupe.

Ce qu’on peut faire : L’Hermite.

Élias regarda le trio.

Il lui fallut moins de dix secondes pour produire une nouvelle histoire.

Une impulsion initiale l’avait lancé dans l’enquête.

Il constatait maintenant qu’elle lui coûtait de l’attention.

Il devait peut-être ralentir, prendre de la distance et réfléchir seul.

— C’est terrifiant, dit-il.

— Pourquoi ?

— Parce que la deuxième histoire est aussi bonne.

— Ou parce que ton cerveau est bon pour produire de la continuité.

Il posa son stylo.

Le tirage à trois cartes n’était pas vide de sens.

C’était presque l’inverse.

Il en produisait trop.

La structure aidait à penser, mais elle pouvait aussi donner l’impression qu’une histoire avait été découverte alors qu’elle venait en partie d’être construite.

Nora reprit J / 06.

Au bas de la fiche, une suite de chiffres était écrite au crayon :

3 / 1 / 2

Puis :

faire tourner les places, pas les cartes

Élias sentit une chaleur désagréable lui monter dans le cou.

— Ils l’ont fait.

— Peut-être.

— Nora.

Elle sourit.

— Oui. Là, probablement.

Leur petite expérience improvisée n’était pas nouvelle.

Quelqu’un, des années auparavant, avait déjà eu l’idée de conserver les mêmes cartes et de déplacer leur rôle.

Élias regarda le trio.

Pour la première fois, il ne se demanda pas ce que les cartes lui disaient.

Il se demanda combien d’histoires différentes les mêmes trois images avaient déjà permis à d’autres de raconter.