Livre II — Les Cartes · Chapitre 37
La même carte
Une carte une fois pouvait être un hasard. Deux fois, Élias sentit aussitôt son cerveau réclamer une explication plus grande que le mélange.
La première fois, Élias ne réagit pas.
Il tira L’Étoile, la posa, nota le nom, puis remit la carte dans le paquet.
Le test était volontairement pauvre.
Mélanger.
Tirer une carte.
La remettre.
Recommencer.
Aucune question.
Aucune position.
Aucune recherche de signification.
Ils voulaient uniquement observer ce que la répétition ferait à leur attention.
Nora avait proposé vingt tirages.
Élias avait trouvé cela excessif.
Au quatrième, il comprit pourquoi elle avait insisté.
L’Étoile reparut.
Il eut un rire bref.
— Voilà.
— Voilà quoi ?
— Tu sais très bien.
— Non. Dis-le.
Il regarda la carte.
Deux fois en quatre tirages.
La même.
Son cerveau avait déjà changé de régime.
Les trois autres cartes tirées ne l’intéressaient plus.
Il se souvenait de L’Étoile.
La première occurrence, pourtant, n’avait eu aucune importance particulière.
La seconde venait de donner rétroactivement du poids à la première.
— J’ai envie de chercher ce qu’elle signifie, dit-il.
— Évidemment.
— Et j’ai envie de dire que deux fois sur quatre, c’est beaucoup.
— C’est plus intéressant. On peut vérifier.
Ils comptèrent le jeu.
Soixante-treize cartes.
Cinq manquaient sur un ensemble qui en aurait comporté soixante-dix-huit.
Chaque tirage remettait la carte dans le paquet avant le mélange suivant.
La répétition d’une carte n’était donc pas impossible.
Elle devait même finir par arriver si l’on multipliait suffisamment les tirages.
— Je sais ça, dit Élias.
— Savoir abstraitement et ressentir une répétition, ce n’est pas la même chose.
Elle avait raison.
L’Étoile sur la table semblait plus importante que les probabilités.
Il reprit le test.
Cinquième tirage : Trois de Denier.
Sixième : Le Chariot.
Septième : Neuf de Coupe.
Huitième : Valet d’Épée.
À mesure que les non-répétitions s’accumulaient, elles s’effaçaient presque immédiatement de sa mémoire.
La double Étoile restait.
— C’est violent, dit-il.
— Quoi ?
— La différence de poids mental.
Il nota tous les tirages.
Pas seulement ceux qui semblaient intéressants.
Au douzième, une autre carte revint : Trois de Denier.
Il ressentit moins de chose.
— Pourquoi celle-là t’impressionne moins ? demanda Nora.
— Parce que je ne connais pas sa signification.
— Et parce que tu n’as aucune histoire prête autour.
Élias regarda la liste.
L’Étoile avait un nom chargé.
Même sans connaître précisément les interprétations traditionnelles, le mot suffisait à suggérer espoir, direction, lumière, signe.
Trois de Denier n’évoquait presque rien pour lui.
La répétition était objectivement du même type.
Subjectivement, pas du tout.
Ils terminèrent les vingt tirages.
Trois cartes étaient apparues au moins deux fois.
Une seule avait immédiatement déclenché l’envie d’interpréter.
L’Étoile.
Élias consulta ensuite les significations usuelles.
Espoir.
Renouveau.
Confiance.
Inspiration.
Il leva les yeux.
— Bien sûr.
Nora éclata de rire.
— Tu aurais dit la même chose avec presque n’importe quel mot positif.
— Peut-être.
— Note « peut-être ».
Il écrivit :
La répétition attire l’attention. La familiarité symbolique de la carte augmente ensuite l’impression de pertinence.
Puis :
Les tirages non répétés sont faciles à oublier si on ne les consigne pas.
Ils ouvrirent J / 09.
Le titre les fit rire immédiatement.
RÉPÉTITION
La fiche décrivait une procédure très proche de la leur.
Série de tirages.
Remise de la carte.
Consignation de toutes les occurrences.
Puis question au participant :
Quelle carte vous paraît être revenue le plus souvent ?
Les réponses étaient comparées au registre réel.
Dans plusieurs cas, les participants surestimaient une carte particulièrement marquante et oubliaient d’autres répétitions.
Élias posa le document.
— Ce n’est plus possible.
— Quoi ?
— Chaque fois qu’on invente un test, ils l’ont déjà fait.
— Ce qui est plutôt logique si nous suivons leur protocole.
— Laisse-moi dramatiser.
Il reprit la fiche.
Une ligne était soulignée :
Ne jamais compter seulement les “retours”. Conserver aussi les absences.
Cela ressemblait presque mot pour mot à la règle qu’ils avaient déjà appliquée aux heures et aux signes.
Compter les occurrences.
Compter aussi les non-occurrences.
La série J ne semblait pas être une parenthèse dans le carnet.
C’était la même obsession appliquée à un autre support.
Heures.
Coïncidences.
Cartes.
Toujours la même question :
qu’est-ce qui paraît significatif une fois qu’on a oublié tout ce qui ne l’était pas ?
Au bas de la page, Élias trouva une référence.
Index C — répétitions / séries H, J, N
Il posa son doigt dessus.
— Index C.
Nora se pencha.
— On n’a pas d’index C.
— Pas dans la liasse.
Ils cherchèrent dans le carnet.
Rien.
Dans la caisse.
Rien.
Dans les photographies de l’appartement de Gabriel.
Rien d’évident.
Élias sentit la vieille mécanique revenir : l’absence, le manque, la pièce qui promettait de tout relier.
Cette fois, il la reconnut avant qu’elle prenne toute la place.
Il écrivit :
Index C mentionné. Non retrouvé. Fonction inconnue.
Puis il referma J / 09.
Nora le regarda.
— Tu ne veux pas chercher ?
— Si.
— Et ?
Élias remit L’Étoile dans le paquet.
— Et justement, je vais noter d’abord tout ce qu’on a déjà.
Il avait appris quelque chose depuis 22:22.
Une répétition pouvait être intéressante.
Mais l’envie qu’elle soit un signe était elle aussi une donnée.