Livre II — Les Cartes · Chapitre 38
Le paquet témoin
Pour savoir si une répétition venait du tirage, il fallait d’abord vérifier qu’elle ne venait pas du paquet.
Nora arriva avec un jeu de cartes neuf.
Pas un tarot ancien.
Pas un objet trouvé dans une caisse.
Un paquet acheté la veille, encore entouré de plastique transparent, avec un ticket de caisse plié dans le sac.
Élias le regarda comme une offense esthétique.
— C’est quoi, ça ?
— Un témoin.
— Il est affreux.
— C’est pour ça qu’il est parfait.
La répétition de L’Étoile, la veille, n’avait rien prouvé. Ils le savaient.
Mais une question était restée.
Le jeu de Gabriel était vieux.
Certaines cartes étaient plus souples que d’autres. Plusieurs avaient des coins légèrement arrondis. Une ou deux accrochaient lorsqu’on les faisait glisser.
Si une carte revenait plus souvent, il fallait au moins envisager une raison matérielle avant d’inventer une raison symbolique.
Nora posa les deux paquets côte à côte.
— Même protocole, dit-elle. Vingt tirages avec remise. Même méthode de mélange. On note tout.
— Tu vas réussir à rendre le tarot administratif.
— C’est mon objectif depuis le début.
Ils commencèrent par le jeu neuf.
Élias mélangea, tira une carte, nota, remit la carte, recommença.
Au bout de vingt tirages, plusieurs répétitions étaient apparues.
Aucune ne lui semblait particulièrement mystérieuse.
Le paquet était trop neuf.
Trop neutre.
Aucune carte n’avait d’histoire avec lui.
Ils passèrent au jeu de Gabriel.
Au sixième tirage, Le Bateleur revint.
Élias sentit immédiatement la différence.
— Tu l’as vu, dit Nora.
— Quoi ?
— Ton visage.
— J’ai un visage extrêmement professionnel.
— Tu viens de revoir la première carte de ton premier tirage.
Il nota la réaction.
Bateleur : impression de continuité immédiate.
Ils poursuivirent.
Au treizième tirage, Le Bateleur reparut.
Cette fois, Élias ne rit pas.
Il regarda la carte, puis le paquet.
— Trois fois.
— Oui.
— Sur vingt.
— Continue.
Le reste de la série fut banal.
Une autre carte apparut deux fois. Plusieurs ne sortirent jamais.
À la fin, Nora prit Le Bateleur entre deux doigts.
— Regarde le coin.
Le coin supérieur droit était légèrement plus souple.
Pas plié.
Pas marqué de façon évidente.
Mais lorsqu’ils posèrent la carte sur une surface plane, elle n’était pas parfaitement identique aux autres.
— Ça suffit pour la faire sortir plus souvent ? demanda Élias.
— Je n’en sais rien.
— Merci pour cette expertise.
— Ça suffit pour qu’on teste au lieu de raconter.
Ils répétèrent le mélange plusieurs fois en filmant les mains d’Élias.
Sur certaines séquences, Le Bateleur glissait légèrement différemment.
Pas toujours.
Pas assez pour établir une règle.
Mais suffisamment pour rendre une explication purement symbolique beaucoup moins nécessaire.
Élias observa la vidéo.
— Donc je pourrais passer une heure à chercher pourquoi Le Bateleur “insiste”, alors qu’il a peut-être juste un coin fatigué.
— Oui.
— C’est vexant.
— Pour toi ou pour l’univers ?
Il ne répondit pas.
Ils reprirent J / 09.
Au verso, sous la référence à l’Index C, une phrase était notée :
Changer de paquet avant de conclure à un retour.
Élias posa la feuille.
— Encore.
— Encore.
— Ils avaient un paquet témoin.
— Ou au moins un second paquet.
Il pensa au jeu neuf sur la table.
Leur idée n’avait rien d’original.
Et, étrangement, cela le rassura.
La série J n’était pas construite pour produire du mystère.
À chaque fois qu’un motif pouvait sembler spectaculaire, quelqu’un avait ajouté une façon de le rendre moins spectaculaire.
Noter avant.
Compter les absences.
Changer les positions.
Retourner la carte.
Comparer les répétitions.
Changer de paquet.
Le dispositif semblait presque hostile aux conclusions faciles.
— C’est ça qui me gêne, dit Élias.
— Quoi ?
— Si quelqu’un voulait faire croire à des gens que les cartes prédisent quelque chose, il ferait l’inverse.
Nora ne répondit pas.
— Il cacherait les ratés, continua-t-il. Il mettrait en avant les coïncidences. Il laisserait les gens reformuler après coup. Là, ils passent leur temps à empêcher ça.
— Ce qui ne nous dit toujours pas leur but.
— Non.
Il retourna le jeu de Gabriel.
Sous la boîte, une petite zone du carton était plus sombre.
Il l’avait déjà vue.
Il avait pensé à une trace d’humidité.
Cette fois, avec le paquet neuf à côté, la différence de construction lui sauta aux yeux.
Le fond du vieux coffret n’était pas collé de la même manière.
Il appuya doucement.
Le carton bougea.
Nora se pencha.
— Attends.
Ils vidèrent le jeu.
Élias passa l’ongle sous le bord intérieur.
Une mince plaque de carton se souleva.
Pas un compartiment secret spectaculaire.
Juste un faux fond de quelques millimètres.
Dessous, une bande de papier pliée en quatre.
Élias la posa sur la table.
Il ne l’ouvrit pas.
Nora le regarda.
— Tu progresses.
— Je documente avant.
Il prit une photo du coffret vide.
Puis du faux fond.
Puis du papier encore plié.
Sur la face extérieure, deux caractères étaient visibles.
C / 1
Élias sentit son attention se fixer dessus.
C.
Encore.
Il écrivit avant toute autre chose :
Objet retrouvé dans le fond du coffret. Marquage visible : C / 1. Signification inconnue.
Nora hocha la tête.
— Maintenant ?
Élias regarda le papier.
— Maintenant.
Il commença à le déplier.
Pour une fois, la carte la plus importante du paquet n’était peut-être pas une carte.