Livre II — Les Cartes · Chapitre 32
La première lettre
Plus Élias lisait de significations du Bateleur, plus elles semblaient parler de lui. Nora lui demanda alors lesquelles il aurait retenues une semaine plus tôt.
Le lendemain, Élias avait déjà triché.
Pas avec les cartes.
Avec Google.
À huit heures douze, avant même de préparer du café, il avait ouvert trois pages sur Le Bateleur.
À huit heures vingt, il en avait ouvert sept.
À huit heures trente, il avait suffisamment de significations pour expliquer une création d’entreprise, une rencontre, un nouvel emploi, une manipulation, un talent inexploité, un besoin d’agir, une dispersion d’énergie et probablement le mauvais fonctionnement de sa chaudière si on lui laissait encore vingt minutes.
Quand Nora arriva, il avait imprimé une page.
Elle la regarda.
— Tu fais maintenant des fiches de tarot.
— Je compare.
— Tu collectionnes des mots qui peuvent s’appliquer à n’importe quelle période de transition.
— C’est moins drôle quand tu le dis comme ça.
— C’est mon service principal.
Sur la feuille, Élias avait entouré plusieurs termes revenant souvent autour du Bateleur : commencement, initiative, potentiel, habileté, ressources, action.
Le problème était évident.
Tous lui semblaient pertinents.
Il venait d’entrer dans un nouveau livre de cette enquête. Il avait répondu à un mail professionnel important. Il avait sur sa table un protocole inconnu et un jeu dont cinq cartes manquaient. Même « ressources disponibles » pouvait se lire littéralement : carnet, lettres, cartes, ordinateur, Nora.
— Tu vois ? dit-il.
— Je vois surtout que tu connais déjà ta situation.
Elle posa son sac.
— Fais-moi la liste des significations que tu aurais trouvées convaincantes si tu avais tiré cette carte il y a deux semaines.
Élias ouvrit la bouche.
Puis la referma.
Il essaya sincèrement.
Deux semaines plus tôt, il n’avait pas encore compté les cartes. Il ne savait pas lesquelles manquaient. Il n’avait pas lu la mention « cartes rendues ». Il n’avait pas répondu au mail professionnel.
« Commencement » aurait pu lui sembler vague.
« Initiative » peut-être aussi.
« Ressources » n’aurait probablement rien déclenché.
— D’accord, dit-il.
— Quoi ?
— C’est agaçant.
— Excellent début de journée.
Ils reprirent J / 04.
La phrase soulignée occupait désormais le centre de leur attention :
Ne pas demander si la carte est vraie. Demander ce qui a changé dans le récit après l’avoir vue.
Élias écrivit trois colonnes.
Avant la carte.
Après la carte.
Après lecture des significations.
Dans la première, il recopia sa question exacte de la veille et ce qu’il avait noté avant de tirer.
Dans la deuxième, sa description visuelle : personnage, table, objets, main levée, numéro I.
Dans la troisième, il plaça les associations apparues après consultation.
Le résultat était moins spectaculaire que dans son souvenir.
La plupart des idées les plus « justes » étaient arrivées en dernier.
— Ce qui ne les rend pas inutiles, dit Nora.
— Je sais.
— Tu as l’air de vouloir que je les détruise.
— Ce serait plus simple.
Elle secoua la tête.
— Si une image te fait formuler quelque chose de vrai sur toi, très bien. Mais ce n’est pas la même affirmation que « la carte savait ».
Élias regarda Le Bateleur.
C’était probablement la distinction la plus difficile de toute l’enquête.
Il avait longtemps cru que le scepticisme consistait à retirer de la valeur aux choses.
En réalité, Nora passait son temps à faire l’inverse : elle essayait de séparer les valeurs possibles.
Une carte pouvait être utile sans être prédictive.
Une coïncidence pouvait être troublante sans être impossible.
Une intuition pouvait mériter d’être examinée sans devenir une preuve.
Il prit J / 05 dans la liasse.
Nora ne l’arrêta pas cette fois.
Le document était une lettre.
Pas une fiche.
Une vraie lettre, au sens banal : formule d’adresse, paragraphes, signature abrégée.
Le destinataire était seulement :
G.
Élias sentit sa nuque se raidir.
— Gabriel ?
— Probablement. Pas certainement.
— Tu fais exprès.
— Oui.
La lettre évoquait une « première série » de tirages et un problème de méthode.
Plusieurs participants avaient reçu un livret d’interprétation avant de décrire la carte. Cela rendait, selon l’auteur, leurs réponses presque inutilisables.
Une phrase était encadrée :
Dès qu’on donne les mots, ils les retrouvent dans l’image.
Élias la lut deux fois.
— C’est exactement ce que je viens de faire.
Nora regarda sa pile d’impressions.
— Avec une efficacité remarquable.
La lettre poursuivait :
Pour J, je propose l’ordre inverse : description libre, association personnelle, puis seulement vocabulaire traditionnel.
Élias retourna vers sa feuille.
C’était presque exactement la séquence du chapitre précédent.
Il chercha une signature.
En bas :
M.
Une initiale.
Rien de plus.
— M., dit-il.
— Oui.
— Ça pourrait être n’importe qui.
— Enfin une phrase parfaitement raisonnable.
Il photographia la lettre.
Puis ils examinèrent l’écriture manuscrite autour du texte tapé. Les annotations au crayon ne ressemblaient pas clairement à celles du carnet. Pas assez pour exclure une même main, pas assez pour les identifier.
Un détail, pourtant, attira Élias.
À côté du mot « Bateleur », quelqu’un avait écrit :
bon test — trop facile si “début” est connu
Il sentit un sourire lui venir.
— Ils savaient.
— Quoi ?
— Que cette carte était facile à faire correspondre à un commencement.
— Ou quelqu’un le pensait.
— Nora.
— Oui ?
— À un moment, tu vas devoir me laisser avoir une petite satisfaction.
— Quand les faits le permettront.
Ils comparèrent les sources qu’Élias avait consultées.
Le Bateleur, arcane I dans de nombreuses traditions francophones, était régulièrement lié à l’initiative, au démarrage, aux capacités disponibles. Les nuances changeaient d’un auteur à l’autre, mais le champ général restait assez large.
Ce n’était pas un défaut.
C’était précisément ce qui rendait la carte fertile.
Une image simple, plusieurs objets, un personnage actif, une position de commencement dans la série : suffisamment de structure pour orienter, suffisamment d’ouverture pour accueillir une histoire personnelle.
Élias nota :
Une bonne carte de projection n’a pas besoin d’être précise. Elle doit être assez structurée pour suggérer, assez ouverte pour que l’observateur complète.
Nora lut.
— « Bonne » au sens expérimental.
Il corrigea :
Une carte efficace comme support de projection…
— Merci.
Au bas de J / 05, une dernière ligne apparaissait après la signature :
Pour les absences, ne jamais annoncer la carte retirée avant la fin. Sinon elle contamine tout le tirage.
Élias regarda les cinq cartes manquantes.
La Maison Dieu.
Reine de Coupe.
Sept de Bâton.
Deux d’Épée.
Dix de Denier.
Une idée qu’il n’aimait pas venait de se former.
— Et si nos cinq cartes manquantes n’étaient pas un accident ?
Nora ne répondit pas immédiatement.
Elle regarda le jeu.
Puis la lettre.
Puis la liste.
— Alors il faudra le démontrer sans utiliser le fait que nous avons très envie que ce soit vrai.
Élias hocha la tête.
Il connaissait maintenant suffisamment bien la méthode pour savoir ce qui venait ensuite.
Pas une interprétation.
Un test.
Et, pour la première fois depuis qu’il avait tiré Le Bateleur, il se demanda si la carte la plus importante de leur jeu n’était peut-être pas celle qu’il n’avait jamais pu tirer.